Archive pour janvier, 2008

le vers à moitié vain (I)

Posted in bouteille à l'encre on 31 janvier 2008 by laviedesbetes

La vie est ce loup efflanqué
Pistant sa proie, longeant la route
Où vont les pas d’un jeune abbé,
Prêchi-prêchant que nul n’écoute
A la moisson, quand vient l’été,
Quand vient l’hiver, chacun redoute
A la façon du vent mauvais.
La bête avance à pas comptés,
Humant l’air sec perlé d’indices,
La cible est proche à la visée
Du quadrupède : étanche au vice
Autant qu’à la vertu, l’abbé
Fait croix, sachant que le calice
Est bu autant que froid… Si fait !
Si fait que l’homme est à genoux
Et l’animal pris à son cou
A la façon d’un collier noir,
Tandis que sa bouche, entonnoir,
Echappe un cri. L’homme est si mort
Que sa frayeur foudroie encore
Un ciel muet, sourd et plombé. 
La vie est ce loup solitaire,
Ayant tué, mangé, il erre
A l’affût du chasseur qu’on paye
Et dont l’habit rouge et vermeil
Couvre à moitié un poil de brute !
Le paysan, dans sa cahute,
A l’animal fait un abbé.

*************** 

L’écriture est ce jeu auquel on se prend
Quand du beau, du vrai l’on s’éprend
Mais alignée mot à mot
L’idée des choses s’efface…
Quant à la vérité des maux
Qui n’a souffert s’en lasse.

Paul Valéry

Posted in bibliophilie on 31 janvier 2008 by laviedesbetes

Paul ValéryEtre Paul Valéry : viser le vrai et le beau, n’atteindre que la périphérie, les hautes couches d’une atmosphère que, décidemment, on ne respire pas. J’aime Paul Valéry, penseur qui effleure, critique qui écorche, poète qui atteint une perfection de la forme… en vain ! J’aime ce créateur qui semble n’acoucher de rien, conscient à l’extrême de ses propres limites. Jamais travail littéraire ne prit autant les allures du jeu, peut-être parce que le maître avait délibéremment sacrifié au jeu, l’enjeu des mots.

chroniques du cirque (II)

Posted in chroniques on 31 janvier 2008 by laviedesbetes

Une pluie fine et glacée inonde l’horizon. Vers 13 heures, après avoir soigneusement ajusté mon écharpe et sorti mon parapluie, j’ai arpenté les trottoirs de la rue de Rivoli. J’épiais, sous un ciel uniformément gris, le flot des piétons, gonflé d’ombrelles multicolores, et la circulation pénible des voitures : toujours ce petit bruit, presque un frisson, que le goudron mouillé émet invariablement à leur passage. Le repli sur soi serait-il fonction de l’hygrométrie ? La solitude et l’ennui sont grands et je dois déployer des trésors d’ingéniosité pour ne pas sombrer dans l’apathie totale. J’aurais voulu écrire un peu, ou bien lire, mais me manquaient et l’inspiration et la force. Je suis sorti de mon bureau pour tuer le temps. Passé de longues minutes au rayon « livres » du BHV, feuilletant, manipulant les livres plus par habitude que par véritable désir de m’approprier leur contenu. Mon éclectisme littéraire pourrait n’être, en définitive, que le reflet de ce glissement à la surface des choses qu’est ma vie. Je sais pertinemment que l’ancrage, seul, permet d’accéder au monde et aux êtres qui le peuplent, au potentiel autant qu’à la signification de l’existence, mais ma nature instable, mon autosuffisance, rendent vaines toutes mes tentatives d’exploration. Mes besoins sont si faibles, mes réserves si grandes que la volonté elle-même ne trouve rien à se mettre sous la dent. Pour peu, je vivrais comme ces insectes dépourvus d’appareil digestif qui, au bout d’une trop longue journée, tombent d’épuisement… Contrairement aux apparences, je n’ai aucun recul : me fait défaut cet œil extérieur qui pourrait me dire à quoi tout cela rime-t-il.   

La contine des cantines (II)

Posted in contines on 31 janvier 2008 by laviedesbetes

Aux altitudes où il vit, l’être supérieur s’interroge-t-il sur le fait que ses contemporains le considèrent, non sans quelque commisération, comme le rescapé inutile d’une aventure à laquelle eux ont renoncé ? 

La vie de couple, passé un certain délai, n’est que l’art d’accommoder les restes.

Le rêve n’est rien d’autre qu’un renversement de perspective : la sensation du mystère, la certitude qu’ici rien ne nous est familier, naissent d’une confrontation neuve aux signes qu’il nous faut encore lire et interpréter correctement. La réalité, quant à elle, nous confirme à chaque nouvelle pesée, à chaque nouvelle connexion, que l’univers des formes n’est qu’un code confinant à l’absurde : à mesure où progresse notre savoir, progresse aussi la perte du sens. 

L’amour pourrait-il être autre chose qu’un avatar ? Notre manière de nous y accrocher, à cor et à cri, de façon totalement irraisonnée, ne laisse guère planer le moindre espoir… Sombrant dans le pathétique comme le naufragé rivé à la poupe de son épave, l’Humanité voudrait vivre encore à l’instant même où il lui faut partir. D’aucuns, des plus cyniques, parleraient d’instinct de survie.

chroniques du cirque (I)

Posted in chroniques on 31 janvier 2008 by laviedesbetes

La vue de la grande cathédrale est saisissante…
Je connaissais le vaisseau de pierre, mais de façon superficielle, occupé que j’étais à l’époque à répondre aux sollicitations de mes collègues de travail. Fine dentelure du portail, pointe élancée de l’unique tour, couleur douce et rosée du matériau : mon regard n’a pu se détacher de cet objet étrange, appartenant à un autre monde…
Le monument écrase la vieille ville et ses petites maisons à colombages qui le jouxtent, le touchant presque. Le chœur, construit dans un style roman, se fond comme une masse informe dans les bâtisses voisines dont le vénérable lycée Fustel de Coulanges. La nef, largement fendue de fenêtres à rosaces, est doublée d’une travée en trompe l’œil, finement sculptée, qui lui donne l’allure d’une coquille. Les arcs-boutants, légèrement biseautés, renforcent la diagonale des supports, dessinant les pattes d’un insecte géant. Surgissant de sa gangue, décorée de friselis, d’échancrures, la flèche s’envole vers le ciel à la façon d’un projectile laissant dans son sillage une flamme de pierre.

La contine des cantines (I)

Posted in contines on 30 janvier 2008 by laviedesbetes

Le fait de ne plus croire aux dieux fossiles n’empêche pas pour autant de les invoquer… en pure perte.

C’est dans le rêve que l’être qui n’a pas accompli ce qu’il croyait être sa destinée, apprend sa nouvelle condition. 

Les plaisanteries macabres me font toujours rire… aux larmes. 

Seule fin digne de l’Homme, l’accomplissement de son être prend chaque jour davantage les contours d’une chimère…

La Bohème de Puccini, oeuvre magnifique s’il en est : l’union de Mimi, la petite ouvrière tuberculeuse, et de Rodolphe, l’artiste raté, me remplit de joie, me bouleverse tant cette fin tragique paraît inévitable… La beauté toute simple de leur amour côtoie, comme son double, l’atrocité des conditions.

Vestiges du soir (17 janvier 1990)

Posted in archéologie on 30 janvier 2008 by laviedesbetes

J’aimerais pouvoir m’autodétruire ou me réduire en poussière, pouvoir me démonter pour ensuite reconstruire mon être pièce par pièce, rouage après rouage, en interrogeant, confortablement installé à ma table de travail, le terrible objet de mes craintes…

Ce plan est-il aussi absurde qu’il y paraît ? Une démarche « scientifique » peut-elle être mobilisée aux fins d’appréhender avec précision la source de mes tourments ? L’épistémologie des sciences dites humaines nous propose une méthode de travail éprouvée, mais qu’est-il possible d’imaginer afin de donner prise aux instruments du savant lors de l’incontournable phase de l’empirie ? Quelle procédure pourrais-je bien utiliser qui me mette en morceaux et me laisse en place tout à la fois ? Postulats, problématiques et hypothèses n’éludent en rien l’épreuve des faits, bien au contraire : à cet écartèlement, l’esprit ne se prête guère, hormis chez le poète peut-être…

Serai-je en capacité de choisir entre des énoncés falsifiés et d’autres restés valides à la sortie des éprouvettes ? La sociologie, en tant que connaissance de phénomènes récurrents, atteint ici, nous devons le concéder, ses limites. Dans ces parages, subsiste, dit-on, la philosophie qui ne parvient cependant ni à délimiter le champ exact de ses concepts, ni à leur donner un contenu précis. Elle aussi demeure impuissante lorsqu’il s’agit d’apporter l’ultima ratio d’une destinée naufragée. Quant à la psychanalyse, elle m’est autant étrangère que le monde où je fraie : d’aucuns prétendent qu’elle pourrait sauver mon âme en niant l’hypothèse de son existence.