Vestiges du soir (17 janvier 1990)

J’aimerais pouvoir m’autodétruire ou me réduire en poussière, pouvoir me démonter pour ensuite reconstruire mon être pièce par pièce, rouage après rouage, en interrogeant, confortablement installé à ma table de travail, le terrible objet de mes craintes…

Ce plan est-il aussi absurde qu’il y paraît ? Une démarche « scientifique » peut-elle être mobilisée aux fins d’appréhender avec précision la source de mes tourments ? L’épistémologie des sciences dites humaines nous propose une méthode de travail éprouvée, mais qu’est-il possible d’imaginer afin de donner prise aux instruments du savant lors de l’incontournable phase de l’empirie ? Quelle procédure pourrais-je bien utiliser qui me mette en morceaux et me laisse en place tout à la fois ? Postulats, problématiques et hypothèses n’éludent en rien l’épreuve des faits, bien au contraire : à cet écartèlement, l’esprit ne se prête guère, hormis chez le poète peut-être…

Serai-je en capacité de choisir entre des énoncés falsifiés et d’autres restés valides à la sortie des éprouvettes ? La sociologie, en tant que connaissance de phénomènes récurrents, atteint ici, nous devons le concéder, ses limites. Dans ces parages, subsiste, dit-on, la philosophie qui ne parvient cependant ni à délimiter le champ exact de ses concepts, ni à leur donner un contenu précis. Elle aussi demeure impuissante lorsqu’il s’agit d’apporter l’ultima ratio d’une destinée naufragée. Quant à la psychanalyse, elle m’est autant étrangère que le monde où je fraie : d’aucuns prétendent qu’elle pourrait sauver mon âme en niant l’hypothèse de son existence.

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