Archive pour mars, 2008

Les vestiges du soir (Le 15 août 1992)

Posted in archéologie on 31 mars 2008 by laviedesbetes

J’ai dormi tard ce matin. Cloué au lit par une angoisse si profonde que je désespérais d’en connaître la source, je me suis abandonné aux méditations noires, celles qui ont la mort pour point de convergence, la mort dont on ne sait jamais si elle resserre les liens ou si elle affranchit. Au lever, j’ai senti poindre en moi un futile espoir : l’avenir que je sens incertain, que j’estime improbable et que je devine sordide, peuplé d’humiliations et d’attentes récompensées à l’encan, en est l’unique motif. Pourtant, je voudrais donner à la joie toutes ses chances, même si le chagrin doit l’emporter à la fin, car la vie n’embrasse jamais que sa propre cause.

Dans la glace de la salle de bain, j’ai longuement détaillé les traits de mon visage. Cette contemplation m’a complètement absorbé, jusqu’à me faire oublier qu’il s’agissait là de ma personne, mon bien. Les yeux, surtout, m’ont fasciné. Les paupières dessinées en amandes dissimulent en partie l’iris marron où se révèlent, à la périphérie, quelques paillettes d’or jaune. Les cils, très longs, aux extrémités largement recourbées, comme ceux des femmes, ressemblent à des virgules disposées en rangs d’oignons sur une feuille blanche qui serait la paupière. La bouche est un trait fin, légèrement ourlé, qui ne sait sourire qu’en se déformant. Le nez court se dilate à la base par le jeu incessant des narines d’où émergent, ça et là, des poils noirs et drus. Les sourcils sont épais et fournis comme ceux des brutes ; on devine qu’ils pourraient, sans le miracle de l’épilation, envahir le front et les joues dessinant sur les joues, autour des yeux le contour d’un casque d’hoplite. Un front gigantesque, que je dois à ma mère, mange le crâne et repousse les cheveux loin en arrière ; il est peu commun, luisant comme un sou neuf, déjà traversé par de longues rides horizontales qui joignent les tempes. Les oreilles, quant à elles, pourraient faire l’objet de descriptions savoureuses : totalement dissemblables, elles ont, de plus, une implantation asymétrique. Certes, le décalage est minime, mais il suffit à donner l’impression que les lunettes sont posées de travers sur un nez qui, lui, n’y est pour rien. Ajoutez à tous ces éléments l’ovale parfait du visage et vous obtiendrez un portrait assez fidèle…

Parmi mes ancêtres, j’en suis certain, il y a quelque nomade mongol, ouzbek ou bien un pillard des hordes d’Attila… Une telle perspective n’est pas pour me déplaire. Elle renforce en moi l’idée d’une élection cachée qui expliquerait ma fascination pour les meutes, leur chaleur, leur galop dans l’étendue blanche et froide, et l’excitation de la traque.

bain de sang…

Posted in videodrome on 30 mars 2008 by laviedesbetes

Je suis bien incapable de juger de la qualité de cette chorégraphie, mais la reprise de Tori Amos est génialissime… Pour s’en convaincre, un petit passage par l’original archi connu de Slayer que j’écoutais avec Paul quand il était petit et que nous nommions tous les deux la “chanson des fous-fous”… Raining blood.

Les chroniques du cirque (XXIII)

Posted in chroniques on 30 mars 2008 by laviedesbetes

Certains écrits nous touchent en ce qu’ils ordonnent ou formalisent ce qui en nous demeure diffus ou de l’ordre du pressentiment. Domine, en matière de connaissances, l’émiettement et la parcellisation qui rendent impossible une compréhension globale du monde et vaine la quête du sens, à laquelle, pourtant, je ne puis me résoudre à renoncer. Les systèmes ont fait long feu dans la mesure où ils abîment et l’Homme et les faits – même si, au demeurant, la lecture dialectique des phénomènes reste féconde – tandis que l’approche analytique, qui prétend isoler au sein de l’agrégat du vivant ses composants simples, se perd au cœur du détail insaisissable. J’ai fait mon deuil du destin et de la volonté pure, conscient également que le hasard n’expliquait pas tout… Nous sommes au monde sans savoir nous sommes, alors que nous le vivons à chaque seconde comme si nous en étions le centre immobile. Pascal a exprimé mieux que quiconque le vertige de notre condition, la misère à laquelle nous conduisent, invariablement, les maigres tentatives de notre raison pour en percer les secrets : « le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ».

Dans son Introduction à la Pensée complexe, Edgar Morin résume l’ensemble des grandes thèses qui sous-tendent son œuvre ambitieuse et qui prétendent ouvrir à une approche rénovée des sciences et de la philosophie, une approche qui fait sienne un certain encyclopédisme en enrichissant la totalité du savoir de terminaisons nouvelles, de connections inédites permettant, selon Morin, une connaissance non pas seulement plus précise, mais aussi riche d’interactions et de processus qui indiquent que celle-ci n’est pas tant un état, mais qu’une perspective mouvante et dynamique. L’intérêt de cette lecture qui prétend mettre fin à la querelle moderne des « universaux », c’est qu’elle réconcilie l’Homme et le monde en effaçant les antinomies d’usage : le sujet et l’objet, la nature et la culture, les sciences dures et les humanités, etc. D’où l’importance de la cybernétique et des approches systémiques, d’où l’obstacle que présentent les « boîtes noires » – ce siège irréductible du complexe – où convergent les inputs, d’où sortent les outputs, mais que le savant myope ignore encore. La pensée complexe intègre à ses vues l’aléa et le désordre dans l’ordre des faits et la nature contingente et fragile des concepts : « la complexité dans un sens a toujours affaire avec le hasard. (…) Le propre de la science était jusqu’à présent d’éliminer l’imprécision, l’ambiguïté, la contradiction. Or il faut accepter une certaine imprécision et une imprécision certaine, non seulement dans les phénomènes, mais aussi dans les concepts (…)».

Seule une réconciliation des savoirs et de ceux qui s’en sont faits les spécialistes ouvrira aux Hommes de nouvelles perspectives, signifiantes celles-là, en dessinant la nouvelle carte des infinis qui présenta, à l’instar des antiques mappemondes, des zones d’ombre aux parages de l’incertain et de l’irrationnel, en opérant une synthèse des différents compartiments du savoir commun, savoir que ceux-ci pourront enfin lire comme on lit une image, d’une façon double et simultanée : ainsi, faudra-t-il, dans un même mouvement de l’esprit, à la fois séparer les éléments les uns des autres et les relier d’un seul bloc par le jeu insensible de variations de couleur. Il y a fort à parier que ce mouvement, qui ne sera en rien une simplification – une mutilation des phénomènes comme dirait Morin – utilisera les mots de l’irrationnel, ceux que l’on réservait jadis à l’étude des mystères, ceux du poète.

La contine des cantines (XXII)

Posted in contines on 30 mars 2008 by laviedesbetes

La mort ne saurait être un idéal tant ses manifestations, palpables, renvoient à une réalité sordide. Les oripeaux dont elle pare ses os pointus ne peuvent à eux seuls faire oublier son odeur, ses couleurs, la corruption de ses humeurs…

Nous avons hérité des théories économiques et sociales la sinistre agglutination des chiffres… Les statistiques et la manie du dénombrement ont gagné nos esprits, polluant les représentations et les préjugés de données inutiles.

L’essence de la domination tient dans le dépassement de la simple conquête.

La métaphysique est illusion du Condor : toujours plus haut, encore plus froid…

La popularité est la gloire des gueux, primus inter pares.

Je porte en moi le désespoir indéfectible de ceux qui n’ont pas renoncé à comprendre.

Les plaisirs de la table, malgré leur futilité – le corps n’est-il pas un vulgaire incinérateur ? – témoignent du raffinement d’êtres ou de sociétés qui n’ont pas renoncé à user de procédés complexes pour célébrer dignement l’existence, transformant la nécessité d’une consommation en rituel de dégustation. Que dire de ces pays où les Hommes se nourrissent comme des porcs et qui aspirent à la dignité qu’offre la civilisation ? Ils n’ont pas compris que l’accessoire et les moyens de l’honorer faisaient de l’humain un animal délicat, un être non de plaisir, mais de goût.

L’amour est jouissance au delà de l’orgasme. Comme pour la drogue, la majorité des consommateurs confond obstinément le véhicule et sa trajectoire. La masse s’interrompt en chemin, persuadée que le coïtus interruptus dont elle se repaît constitue la fin ultime de la friction des chairs et que les spasmes rapides qu’elle recherche fiévreusement contribuent, par la dépense d’un trop plein d’énergie, à son équilibre intérieur.

La plus odieuse causalité que je connaisse est celle du hasard, car on ne peut lui imputer aucun des maléfices dont semble être tissée la trame des événements.

Le point d’interrogation recèle le mystère sans faille de ce qui ne laisse d’advenir.

Le vers à moitié vain (XXXII)

Posted in bouteille à l'encre on 29 mars 2008 by laviedesbetes

Souillée…

Souillée de foutre et ravagée
Par les assauts sans frein des verges,
Perdue dans la nuit, allongée
Sur le grabat, tu es la vierge
Au ventre sale, aux seins bleuis
Par les coups tors, le vice insigne
Et le poing dur de ces maudits
Qui t’ont baisée. Douleur maligne
Au cœur greffée : arme cruelle,
Ton cri efface un monde faux
Où rire est élégance aux maux
Que l’homme inflige à ses femelles.

Tu gis, le cul, le con béants
Cheveux collés par la sueur,
Lèvre écorchée, les yeux en pleurs :
C’est au ruisseau, c’est au néant
Que j’irai te chercher, mon ange
Inverti, noyée dans la fange.
Eperdu d’amour, j’étreindrai
Ta dépouille ; en toi j’éteindrai
Ces feux de la honte où tu meurs,
Je panserai tes plaies, tes peurs
Effacerai comme une image…
Souillée je t’aime, enfant trop sage.

*****************

Quand la nuit sous la lune aussi pâle, aussi nue
Que la peau frissonnant, je vais, je rêve encore
A l’aube qui te voit, déliée ingénue
Aux cheveux emmêlés, enchevêtrant nos corps.

Imperceptiblement, je frôle ton sein blanc
Et pose ma pensée sur ta hanche docile ;
Ma lèvre sur ton cou aux veines pulsatiles
Aspire à ton empreinte, au parfum ruisselant.

J’avance sous la pluie, me collant à tes courbes,
Essaimant le nectar des souvenirs soyeux,
Avec au cœur un doute : as-tu jamais les yeux
Posé sur l’entrelacs de mes rides, les fourbes ?

Oui ! Le temps est mauvais quand le songe intangible.
Je m’afflige et tu vis, je m’affaisse et tu viens
Comme un génie du soir dont je sais qu’il n’est rien,
Que je dissiperai d’un soupir inflexible.

Les vestiges du soir (le 11 mars 1999)

Posted in archéologie on 29 mars 2008 by laviedesbetes

Cité des Sciences, tapi dans une des salles souterraines du Palais des Congrès, je menace de m’écrouler au vu et au su des participants à une réunion à laquelle j’échappe chaque seconde un peu plus… Nuit blanche consacrée à préparer, en compagnie d’une quinzaine d’étudiants et d’universitaires, la leçon d’agrégation de Stephen. Cet exercice consiste, à l’issue d’une préparation de vingt-quatre heures sur un sujet tiré au sort, à présenter au jury un exposé de quarante cinq minutes suivi d’un quart d’heure de questions.

J’arrivai hier en fin d’après-midi rue Thénard, la tête bourdonnante des échos d’une journée de travail entièrement consacrée aux finances et à la comptabilité publiques. Laurent M. m’accueillit avec des airs de conspirateur, me susurrant l’intitulé du sujet : « les institutions de Bretton-Woods et le gouvernement des Etats ». Je pénétrai dans le salon où s’affairait une dizaine de personnes et, tandis que je me glissai sur un coin de banquette, on me fit passer l’esquisse du plan sur lequel l’équipe s’était accordée… Les choses sérieuses allait commencer. En cet instant de prise de contact, je ressentis un malaise, mesurant d’un seul coup l’abîme qui pouvait séparer l’honnête amateur que je suis des érudits auxquels, maintenant, je me trouvais confronté… J’eus, dans l’heure qui suivit, quelque mal à trouver le tempo, à m’inscrire sans fausse note dans la tonalité générale, experte dans l’art d’assembler les idées, jouant du concept comme d’un archet sur la corde des mots. Je doutai de moi-même : les étudiants de DEA me semblaient mieux armés que je ne l’étais pour affronter l’exercice et tous avaient sur moi l’avance d’une journée de réflexion en commun. Les pairs, maîtres de conférence et doctorants en histoire, droit ou science politique, étaient, quant à eux, chargés de rédiger le document final : impressionné par leur vivacité, leur aisance, je regrettai déjà d’avoir accepté la proposition de mon ami, certain de m’être trompé d’adresse. Epiant Pierre R. qui, affalé dans un fauteuil, écoutait distraitement les échanges, je crus distinguer sur ses lèvres une moue de désapprobation… J’étais petit, petit et inutile. Ignorant tout de mes angoisses, Stephen m’associa sans ambages à un enseignant parisien qui désirait, avant toute chose, connaître ma spécialité. Impossible de me défiler. Je lui répondis que je ne possédais aucune de celles communément admises ici et, sans plus de manières, me plantai derrière le clavier d’un ordinateur…

A six heures du matin, Stephen se livra à une lecture exhaustive des contributions des quatre groupes de rédacteurs ayant lui même écrit l’introduction de son exposé. Nous fûmes impressionnés par la cohérence générale de la leçon qui semblait confirmer la pertinence du plan de départ : les sections s’enchaînaient magiquement les unes aux autres, comme si une seule personne en avait été l’auteur. Nos efforts et la confiance de notre ami semblaient récompensés. Celui-ci nous quitta vers huit heures du matin sans avoir fermé l’œil de la nuit.

Alela Diane + Brisa Roché (La Laiterie, le 27 mars 2008)

Posted in Le goût du bruit on 28 mars 2008 by laviedesbetes

alela_diane01.jpgConcert surprise. Je voulais surtout découvrir la célèbre salle strasbourgeoise, sans trop me soucier de l’affiche. Quelque peu frustré aussi, car les groupes ou les musiciens que je souhaitais voir ici (Laibach, The Dillinger Escape Plan, Manu le Malin) se produisent le weekend. Me suis consolé en me disant que je les avais déjà tous vus… que le hasard, aussi, avait du bon. Agréable soirée, en effet, au milieu d’un public d’étudiants nonchalants et de vieux babas cool qui a attendu debout, dans un relatif silence et sans la moindre trace suspecte de fumée, qu’arrivent les musiciens. Pour je-ne-sais quelle raison, la tête d’affiche, la chanteuse folk californienne, Alena Diane, s’est produite la première, laissant le soin à Brisa Roché, la petite fée des boîtes de jazz parisiennes – je l’ai appris depuis – de conclure la soirée.

Accompagnée de deux musiciens au style et au look typiquement « roots » ainsi que d’une choriste qui ressemblait à Pocahontas, Alela Diane a égrainé ses ballades mélancoliques d’une voix douce et grave, riant comme une enfant entre chaque morceau, visiblement ravie de se retrouver parmi nous. J’ai aimé la fraîcheur de ses compositions, la simplicité des arrangements et la réelle poésie des textes. Je suis toujours impressionné par la richesse de la musique folk, par le fait que ses auteurs n’hésitent jamais à puiser dans un fonds plus que centenaire pour l’enrichir, l’irriguer d’apports et d’influences diverses. Les liens de parenté entre la folk, la country américaines et les musiques populaires anglaises ou irlandaises demeurent très fort, même s’il est aisé au profane d’identifier chacun de ces différents styles. Leur modernité, aussi, ne laisse de me surprendre, peut-être parce que les artistes restent en prise directe avec les enjeux sociaux et politiques du pays. J’ai découvert ce matin que la belle choriste aux longues nattes brunes, à la voix légère et flutée, avait, elle aussi, enregistré un disque sous le nom délicieux de Marie Sioux. En fin de concert, nous avons eu droit à une très jolie berceuse qui je l’avoue m’a fait un peu frissonner… Au delà de tous les accidents de notre vie, il est un ordre qui n’a rien d’immuable, certes, mais vers lequel tend notre être intime, quand cessent le chahut des ambitions concurrentes et le pénible bavardage des faux prophètes.

1-mysterieuse.jpgMoins convaincu, en revanche, par la performance de Brisa Roché et son orchestre. Plastique impeccable, chevelure en choucroute – comme je les aime – nez refait, silhouette mise en valeur par une veste courte et cintrée, jambes fines et fuselées, la belle américaine parle un excellent français, mais n’en finit plus d’imiter son modèle putatif, la folle islandaise, Björk. Certes, j’apprécie la pop déstructurée, quelque peu bruitiste, mais le parallèle est trop frappant pour qu’on ne finisse par comparer entre elles les deux chanteuses. Brisa, outre des textes parfois très drôles et son corps parfait, possède une voix puissante et juste, mais elle ne module pas, ne fait jamais vibrer ses cordes vocales, au point que j’ai trouvé sa prestation finalement moins excitante que celle de ses musiciens, tous très doués. Les critiques la comparent aussi à PJ Harvey : je ne comprends pas bien pourquoi, n’ayant rien retrouvé hier de la fureur primale de la chanteuse anglaise. Un court instant j’ai douté de la pertinence de mon impression, n’étant plus très à la page en matière de musique pop, mais autour de moi les rangs s’étaient petit à petit clairsemés : mon avis semblait partagé par une large fraction du public (ce qui ne prouve rien au demeurant !)

**********

Oh My Mama (Alela Diane)

Oh my Mama
She gave me these feathered breaths
Oh my Mama
She told me use your voice,
My little bird

She said sing sing sing sing sing sing melodies
And she sang sang sang sang sang sang melodies

Oh my Mama
She did give me fancy feet
I’ll be dancing on
And I’ll tap tap tap my toes
Into those creaking floorboards

Oh my Mama
She took my little hand and held on tight
Oh the Mamas
Give the waters of their wells
Oh the Mamas
Give the babies this very dirt we’re walking on
Oh my Mama
She gave me these feathered breaths
And your Mama
She gave you those feathered breaths too

And when the sky drops all those feathers
And when the birds sing in the morning
I’ll be a mama
I’ll have a daughter
I’ll be a mama
I’ll have a daughter

And I’ll give her melodies
I’ll give her melodies

And I’ll give her melodies
I’ll give her melodies

And she’ll be
My little bird
And then she’ll fly
She’ll fly

Bonjour l’ambiance…

Posted in videodrome on 27 mars 2008 by laviedesbetes

A éviter entre faux amis ! Le déguisement de Douglas Pierce est sympa (au choix, le filet de camouflage, comme ici, ou le masque blafard du serial killer), ses allusions sans doute moins…

Je fus longtemps rétif au charme indéniable des mélopées de Death in June. Nous étions au milieu des années 80 et ni l’indus, ni les douces mélodies ne m’intéressaient. Puis, ce qui devait arriver arriva… une cassette de “The world that summer” écoutée jusqu’à sa complète usure.

Le vers à moitié vain (XXXI)

Posted in bouteille à l'encre on 27 mars 2008 by laviedesbetes

Vagues souvenirs d’une vie ancienne,
Où la vue, où les sens étaient davantage
Que l’empire de la surface,
Que la moisson de copeaux et de miettes
Dont nos poches sont pleines…

Je glissais tel un souffle aux murs de la Ville,
Me faufilais tel un remords dans les bâtisses longues
Pour caresser les épaules nues des femmes,
Pour jouer avec les enfants
Pour mépriser les hommes.

Paris, en ce temps là, figurait un autel
Voué corps et âme au culte du dème …
Un autel de la perspective et des profondeurs
Où, par paliers infimes, vivaient les êtres
Et leurs chiens de garde.

Une ziggourat au sommet de nuages,
Fondations de boue aux étages de stuc…
Pyramide aux sacrifices inavouables,
D’où le sang pauvre ruisselait comme fuite
En avant de la félicité.

Blêmes et gris, les monuments
Striés de crasse et de vermine,
Soubassaient l’ordre moral…
Aux frontons l’océan des devises
Et la vue basse, appointée des esclaves.

Etagés, empilés, les quartiers offraient
L’allure des cathédrales inachevées, sans chœur
D’où les chants des fils de la Terre
Eussent pu tutoyer le Ciel… disparu !
Le puzzle étalait ses tenons, exhibait mortaises

Sans que je pusse deviner l’ordre des choses.
« Babel n’est pas belle ! » conspiraient les gamins
Que je croisais encore…jouant sur les quais du métro,
Jouant dans les rues empestées, les cages d’escalier
Et les cours sales des immeubles.

En ce temps là, les dieux étaient voraces,
Olympiens au bordel innommable …
Je crevais d’ironie au spectacle des joies
Futiles de la foule griffée
Des faubourgs et des quartiers chics.

Le néant collait à mes pas comme un fantôme
D’une vie future qui eut calé ses rêves
Sur ceux du démiurge las.
Le néant collait à mes pas. Je voulus fuir :
Depuis, n’ai plus bougé d’un pouce…

Les vagues souvenirs d’une vie ancienne.

Les chroniques du cirque (XXII)

Posted in chroniques on 27 mars 2008 by laviedesbetes

Séance de natation aux bains municipaux. Le lieu, à lui seul, vaut le détour avec ses vastes cabines disposées autour du bassin. Peu commode d’y nager cependant : pas de lignes d’eau, petit bassin de 25 mètres. Passé trois quart d’heure à zigzaguer pour éviter les baigneurs, passant du crawl à la brasse, frôlant, accrochant, heurtant les autres projectiles mous. J’ai brusquement senti la crampe, tension sourde à l’extrémité du pied qui s’est faite plus violente à mesure que j’avançais. Fort heureusement, j’ai l’habitude de ce genre d’avarie et j’ai pu gagner le bord de la piscine sans encombre, le temps pour moi de remarquer le manège des maîtres nageurs que ma trajectoire erratique et ma technique quelque peu poussive avaient vraisemblablement alerté. En sortant du bain, mon autre jambe a été prise à son tour d’une crispation incontrôlable. Je me suis déplacé vers les douches avec une démarche pathétique de robot.

Début de soirée, apéritif en compagnie des collègues de promo. Moment agréable où les parents que nous sommes, pour la plupart, ont discrètement couvé du regard les quelques enfants que certains d’entre nous ont emmenés, contraints et forcés, dans leur exil. Le moment s’est prolongé dans la soirée, jusqu’à la dernière bouteille dont le cadavre est venu rejoindre les autres, sagement alignées le long d’un mur. Beaucoup discuté avec le collègue tunisien à qui j’ai raconté l’histoire africaine de ma famille. Pas toujours évident de parler du temps jadis dont la signification, qui échappe à la plupart des métropolitains – dont je suis au demeurant – diffère quelque peu que l’on soit né, que l’on vive d’un côté ou de l’autre de la Méditerranée. Apprécié sa finesse et sa curiosité. Au retour, dans le tram, Cécile a sympathisé avec V. ma binôme colombienne. Alors que tous les deux rentrions chez nous, elle s’est tournée vers moi en me disant, un grand sourire aux lèvres : « elle est très jolie. Je vous verrais bien ensemble ! » Plus tôt, nous avions parlé de Rémy que j’apprécie au plus haut point, lui avouant que je trouvais leur couple bien assorti, particulièrement équilibré. Echangé aussi sur la foi, celle qui peut renaître aux limites de la vie, dans des situations extrêmes, « désespérées », où la rationalité et la logique n’ont plus cours. En décembre, quand les médecins ont déclaré que Rémy était en état de mort cérébrale, elle est restée avec lui, serrant très fort sa main inerte. Plus tard, ayant recouvré la parole, il lui a confié : « je tombais, je sombrais et je t’ai sentie. Tu es venue me repêcher ». Je n’ai rien pu dire. Il n’y avait rien à dire…