J’ai dormi tard ce matin. Cloué au lit par une angoisse si profonde que je désespérais d’en connaître la source, je me suis abandonné aux méditations noires, celles qui ont la mort pour point de convergence, la mort dont on ne sait jamais si elle resserre les liens ou si elle affranchit. Au lever, j’ai senti poindre en moi un futile espoir : l’avenir que je sens incertain, que j’estime improbable et que je devine sordide, peuplé d’humiliations et d’attentes récompensées à l’encan, en est l’unique motif. Pourtant, je voudrais donner à la joie toutes ses chances, même si le chagrin doit l’emporter à la fin, car la vie n’embrasse jamais que sa propre cause.
Dans la glace de la salle de bain, j’ai longuement détaillé les traits de mon visage. Cette contemplation m’a complètement absorbé, jusqu’à me faire oublier qu’il s’agissait là de ma personne, mon bien. Les yeux, surtout, m’ont fasciné. Les paupières dessinées en amandes dissimulent en partie l’iris marron où se révèlent, à la périphérie, quelques paillettes d’or jaune. Les cils, très longs, aux extrémités largement recourbées, comme ceux des femmes, ressemblent à des virgules disposées en rangs d’oignons sur une feuille blanche qui serait la paupière. La bouche est un trait fin, légèrement ourlé, qui ne sait sourire qu’en se déformant. Le nez court se dilate à la base par le jeu incessant des narines d’où émergent, ça et là, des poils noirs et drus. Les sourcils sont épais et fournis comme ceux des brutes ; on devine qu’ils pourraient, sans le miracle de l’épilation, envahir le front et les joues dessinant sur les joues, autour des yeux le contour d’un casque d’hoplite. Un front gigantesque, que je dois à ma mère, mange le crâne et repousse les cheveux loin en arrière ; il est peu commun, luisant comme un sou neuf, déjà traversé par de longues rides horizontales qui joignent les tempes. Les oreilles, quant à elles, pourraient faire l’objet de descriptions savoureuses : totalement dissemblables, elles ont, de plus, une implantation asymétrique. Certes, le décalage est minime, mais il suffit à donner l’impression que les lunettes sont posées de travers sur un nez qui, lui, n’y est pour rien. Ajoutez à tous ces éléments l’ovale parfait du visage et vous obtiendrez un portrait assez fidèle…
Parmi mes ancêtres, j’en suis certain, il y a quelque nomade mongol, ouzbek ou bien un pillard des hordes d’Attila… Une telle perspective n’est pas pour me déplaire. Elle renforce en moi l’idée d’une élection cachée qui expliquerait ma fascination pour les meutes, leur chaleur, leur galop dans l’étendue blanche et froide, et l’excitation de la traque.