Le vers à moitié vain (XXX)
Tombeau d’Aloysius
La main crisse les draps du sépulcre au lit de ronces tandis que tu baignes à demi-mort dans la puanteur humide de la Pitié ; la main crisse les draps sales de la misère, conviée par ce cher Scarbo.
Des murs suintent la crèverie infâme d’une fièvre quarte, d’une lèpre éternelle qui crache le sang des pauvres ; tu gémis à la vue du spectre qui chahute les os à te rompre les côtes, qui veille à ton chevet.
La nuit, plus terrible qu’ailleurs, voit surgir diableries et goules incendiaires crépitant le feu de tes entrailles portées à vif par le chalumeau des haleines qui récitent des odes que tu n’écriras pas.
Dans le fumoir de la vieille mansarde, tu plaisantais le sort qui t’avait conduit aux jardins des princes d’Occident ; là te furent confiées les fantaisies que langue déliée avait colportées avant toi.
Te voilà prisonnier d’un corps à l’hypothèque des Flamands en gamaches et des bandes de reîtres qu’enfanta le génie mauvais de la guerre ; Ecoute ! Depuis la ruelle, chantée par de vieux Juifs dont je suis, monte ton oraison funèbre.
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Maître Jean
L’été de plomb sur les murs à la chaux
Et les toits ardoisés…. L’été de plomb
Ecrasant boiseries des colombages.
L’été qui évase les rues, qui coule
Au front du promeneur… Sol au zénith.
Le crissement des pas sur le pavé
Emporte l’âme au cœur d’un tourbillon
De silence et d’ennui : la ville dort
Et n’offre pas de résistance. Alors,
D’on ne sait où, montant comme un appel,
Une voix de stentor : « Bon sang d’bon soir ! »
L’ombre de surgir, bras en éventail,
Puis le chef, la chevelure en bataille
Et la barbe en cortège blond : « salut ! »
Lancé comme une flèche à l’inconnu
Qui se fend, qui s’esquive et se repent
De sa primitive frayeur : « bonjour »
Répond-il à l’impossible bonhomme
Vêtu d’un rien et marchant tel un prince
A qui l’on aurait volé sa couronne…
« Où sont passées mes bottes de sept lieues ? »
Tandis que les yeux du géant fulminent,
L’autre frémit, bouche bée, la main moite.
« Sais-tu qui je suis ? » Le bleu de l’iris
Confie, quand la gorge éclate d’un rire :
« Je chasse la vipère et la couleuvre
Et la main que tu vois extirpe un fiel
Aussi puissant qu’une goutte de mort… »
Le bleu de l’iris, le froid d’une lame
Qui trancherait au vif du palpitant
Mais se ravise au tout dernier instant :
« De ce poison aussi pur qu’une larme,
On a fait un remède aux flétrissures
Du temps, aux injures que la vie
Appose aux joues de ses enfants usés
Par l’avarice et par les jouissances… »
Sur ce, tournant les talons, l’Homme plonge
Et s’enfonce à l’ombre d’une ruelle,
Aspirant à sa suite le rêveur…
Désolation des murs décrépis
Et bois vermoulus : royaume désert
Où l’entraîne un prophète insane et beau.
Fourrageant dans les cartons d’un abri
De fortune, il extraie, cri de joie,
Les jambes en caoutchouc : « Voyez donc,
Mon ami, si je mentais tout à l’heure.
Ces chausses sont l’attribut du métier
Que je fais quand dame Boisson, la gueuse !
Accomplit ailleurs sa triste besogne »
De brandir au ciel les deux guêtres jaunes,
En défiant les dieux. La chevelure
En bataille possède la souplesse
Et la force de Gorgone ; les deux bras
Sont Pythons noueux ; du Cobra la langue
A le venin fatal… « Je te fais grâce,
Mon bel ami, car je garde mes coups
Pour d’autres proies. Dans la cité sauvage,
Un serpent est roi, le Serpent c’est moi ! »
Un rire enfin, puis le silence… J’épie
Les mouvements d’une ville assoupie,
Emportant avec moi l’image floue
D’une apparition : le roi mourra
Quand tous les rats quitteront le navire…
Maître Jean est mort il y a dix ans…
25 mars 2008 à 8:43
Maître Jean
Superbe poème!
25 mars 2008 à 9:19
Merci… un clochard sublime que j’ai rencontré à Limoges un jour d’été 1994.