Chroniques du cirque (XXI)
Après-midi au gymnase de la Porte de la Plaine. Paul avait une compétition de judo pour laquelle nous nous étions tous mobilisés, reformant la petite « famille » de supporters que nous étions jadis. Mon garçon a fini second de sa catégorie, battu par un judoka qui a baladé tous ses autres adversaires. Match perdu sur la plus petite différence, un koka. Comme il me l’avait dit hier, Paul s’est appliqué à gérer ses avantages, simulant des attaques pour ne pas être pénalisé, esquivant de la jambe les assauts de l’adversaire. Son côté sobre et calculateur m’impressionnera toujours… L’entraîneur est venu le féliciter à la fin des combats, estimant que sa seconde place était un bon résultat pour une première participation à un tournoi officiel. Nous avons eu M. et moi un petite frayeur, toutefois, quand, alors que notre garçon avait immobilisé un de ses opposants au sol, l’arbitre a soudain interrompu l’action : incapable de se relever, celui-ci avait porté sa main à l’épaule et semblait souffrir terriblement. Paul s’était relevé et contemplait un peu inquiet les soigneurs penchés sur l’infortunée victime. « Tu crois que c’est grave ? » m’a demandé M. «Ne t’inquiète pas, Paul est bien assuré » lui ai-je répondu sarcastique. J’avoue pourtant que je n’en menais pas large… La médaille est venue rejoindre la collection de trophées que Paul possède déjà, étant, à presque dix ans, un jeune sportif accompli. J’apprécie son sérieux et sa modestie, même si je l’aimerais un peu plus démonstratif… On se demande parfois ce qui se trame sous ce petit crâne que rien ne trahit sinon des yeux presque noirs qui, par moment, se troublent ou dévient de leur trajectoire, ou encore une bouche aux lèvres charnues qui se rétrécit dès lors que l’inquiétude s’empare de lui.
Nous sommes rentrés dans la petite voiture de M. Quand je pense que nous roulions encore, il y a peu, dans un monospace haut de gamme, superbe et rutilant ! Les enfants n’en gardent aucune nostalgie ; moi-même, je me passe très bien de tous ces « accessoires » à la vie domestique. Certes, nous occupons encore 140 m2 en plein Paris, mais sur deux appartements ! Les destinations de nos voyages se sont faites moins lointaines et la fréquence de ces derniers plus rare. Tout cela m’indiffère, en définitive, car je me sens bien mieux aujourd’hui, beaucoup plus serein, sûr de moi, vivant, comme je l’ai toujours souhaité, au jour le jour, sans nourrir de projets ou d’ambition qui soient le fruit de compromis ineptes, sans rien attendre de personne. Pour M., le quotidien s’est durci, car il lui faut désormais se battre bien plus que par le passé pour assurer aux enfants des conditions de vie correctes, afin de boucler des fins de mois que j’imagine acrobatiques d’un point de vue financier. Peut-être regrette-t-elle d’avoir accéléré la fin de notre couple, ce en quoi je ne la remercierai jamais assez ? Il est vrai qu’elle avait prédit ma reconnaissance future… Pour ma part, je sais que tout est fini entre nous, que nous avons définitivement bouclé le cycle de notre relation. D’où parfois un état de gêne que j’ai du mal à dissimuler quand il me faut passer plus de quelques instants en sa compagnie. J’ai l’impression étrange d’avoir tourné une page – importante – de mon existence, mais de devoir aussi, à échéance régulière, revenir en arrière dans le fil de mon récit, et ce, sans que j’en aie le réel désir.
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Hier soir, au Théâtre des Déchargeurs pour le Sceptre de Papier de Philippe Langlet. C’est avec un réel plaisir que j’ai revu la pièce, six ans après sa création. J’aime le style de Philippe qui mêle finesse d’écriture et humour de café-théâtre : à la fois bouffonne et lyrique, cruelle et tendre, son écriture fabrique des personnages qu’on ne peut totalement aimer, ni totalement détester. J’aime le motif de la pièce, ce huis-clos où, peu à peu, des êtres apeurés et coupés de tous leurs repaires, vont se révéler les uns aux autres - et de façon bien involontaire - tous leurs défauts et toutes leurs lâchetés. Ainsi, dans la cave d’un immeuble en ruine, au cœur d’une capitale européenne en guerre, dans un pays qu’on imagine de l’est où s’affrontent militaires conservateurs et tenants du parti du peuple, six personnages venus des quatre coins de la ville vont nouer d’improbables rapports à base de moquerie et d’humiliation, de licence morale et de trahisons en chaîne. Tour à tour, bourgeois et ouvriers prennent l’ascendant les uns sur les autres, tour à tour, leurs bas instincts se déversent sur ceux que la force des événements laisse à leur merci. Chaque protagoniste s’avère prompt à dénoncer chez l’autre les incohérences et la bassesse, à repérer le moindre signe de faiblesse, tandis qu’envers lui-même il ne fait preuve que d’une coupable complaisance. C’est de survie dont il est question. Ainsi, la servante, qui après avoir trahi ses maîtres et invité à se débarrasser des traîtres bourgeois, jette sur ses épaules, avant de quitter son abri, le fouloir bleu du parti de l’ordre. Car, à deux doigts d’être vainqueurs, après avoir désigné l’un des occupants de la sinistre cave, le plus médiocre, le plus falot, comme « représentant de tous », les prolétaires et leur émissaire, une sorte de commissaire politique aussi peu loquace que manipulateur, seront finalement écrasés. Vu R.G. et P.S après la représentation (encore une fois remarquables dans leurs interprétations respectives) ainsi que Philippe qui sembla surpris que j’eusse remarqué qu’il avait en grande partie remanié la pièce, notamment en durcissant les rapports entre les personnages et en donnant un tour beaucoup plus politique à l’ensemble. Embrassé Mary, toujours aussi chaleureuse et humble. Je l’ai trouvée bien fatiguée cependant.