Les chroniques du cirque (XXII)
Séance de natation aux bains municipaux. Le lieu, à lui seul, vaut le détour avec ses vastes cabines disposées autour du bassin. Peu commode d’y nager cependant : pas de lignes d’eau, petit bassin de 25 mètres. Passé trois quart d’heure à zigzaguer pour éviter les baigneurs, passant du crawl à la brasse, frôlant, accrochant, heurtant les autres projectiles mous. J’ai brusquement senti la crampe, tension sourde à l’extrémité du pied qui s’est faite plus violente à mesure que j’avançais. Fort heureusement, j’ai l’habitude de ce genre d’avarie et j’ai pu gagner le bord de la piscine sans encombre, le temps pour moi de remarquer le manège des maîtres nageurs que ma trajectoire erratique et ma technique quelque peu poussive avaient vraisemblablement alerté. En sortant du bain, mon autre jambe a été prise à son tour d’une crispation incontrôlable. Je me suis déplacé vers les douches avec une démarche pathétique de robot.
Début de soirée, apéritif en compagnie des collègues de promo. Moment agréable où les parents que nous sommes, pour la plupart, ont discrètement couvé du regard les quelques enfants que certains d’entre nous ont emmenés, contraints et forcés, dans leur exil. Le moment s’est prolongé dans la soirée, jusqu’à la dernière bouteille dont le cadavre est venu rejoindre les autres, sagement alignées le long d’un mur. Beaucoup discuté avec le collègue tunisien à qui j’ai raconté l’histoire africaine de ma famille. Pas toujours évident de parler du temps jadis dont la signification, qui échappe à la plupart des métropolitains – dont je suis au demeurant - diffère quelque peu que l’on soit né, que l’on vive d’un côté ou de l’autre de la Méditerranée. Apprécié sa finesse et sa curiosité. Au retour, dans le tram, Cécile a sympathisé avec V. ma binôme colombienne. Alors que tous les deux rentrions chez nous, elle s’est tournée vers moi en me disant, un grand sourire aux lèvres : « elle est très jolie. Je vous verrais bien ensemble ! » Plus tôt, nous avions parlé de Rémy que j’apprécie au plus haut point, lui avouant que je trouvais leur couple bien assorti, particulièrement équilibré. Echangé aussi sur la foi, celle qui peut renaître aux limites de la vie, dans des situations extrêmes, « désespérées », où la rationalité et la logique n’ont plus cours. En décembre, quand les médecins ont déclaré que Rémy était en état de mort cérébrale, elle est restée avec lui, serrant très fort sa main inerte. Plus tard, ayant recouvré la parole, il lui a confié : « je tombais, je sombrais et je t’ai sentie. Tu es venue me repêcher ». Je n’ai rien pu dire. Il n’y avait rien à dire…