Les chroniques du cirque (XXIII)

Certains écrits nous touchent en ce qu’ils ordonnent ou formalisent ce qui en nous demeure diffus ou de l’ordre du pressentiment. Domine, en matière de connaissances, l’émiettement et la parcellisation qui rendent impossible une compréhension globale du monde et vaine la quête du sens, à laquelle, pourtant, je ne puis me résoudre à renoncer. Les systèmes ont fait long feu dans la mesure où ils abîment et l’Homme et les faits - même si, au demeurant, la lecture dialectique des phénomènes reste féconde – tandis que l’approche analytique, qui prétend isoler au sein de l’agrégat du vivant ses composants simples, se perd au cœur du détail insaisissable. J’ai fait mon deuil du destin et de la volonté pure, conscient également que le hasard n’expliquait pas tout… Nous sommes au monde sans savoir nous sommes, alors que nous le vivons à chaque seconde comme si nous en étions le centre immobile. Pascal a exprimé mieux que quiconque le vertige de notre condition, la misère à laquelle nous conduisent, invariablement, les maigres tentatives de notre raison pour en percer les secrets : « le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ».

Dans son Introduction à la Pensée complexe, Edgar Morin résume l’ensemble des grandes thèses qui sous-tendent son œuvre ambitieuse et qui prétendent ouvrir à une approche rénovée des sciences et de la philosophie, une approche qui fait sienne un certain encyclopédisme en enrichissant la totalité du savoir de terminaisons nouvelles, de connections inédites permettant, selon Morin, une connaissance non pas seulement plus précise, mais aussi riche d’interactions et de processus qui indiquent que celle-ci n’est pas tant un état, mais qu’une perspective mouvante et dynamique. L’intérêt de cette lecture qui prétend mettre fin à la querelle moderne des « universaux », c’est qu’elle réconcilie l’Homme et le monde en effaçant les antinomies d’usage : le sujet et l’objet, la nature et la culture, les sciences dures et les humanités, etc. D’où l’importance de la cybernétique et des approches systémiques, d’où l’obstacle que présentent les « boîtes noires » - ce siège irréductible du complexe - où convergent les inputs, d’où sortent les outputs, mais que le savant myope ignore encore. La pensée complexe intègre à ses vues l’aléa et le désordre dans l’ordre des faits et la nature contingente et fragile des concepts : « la complexité dans un sens a toujours affaire avec le hasard. (…) Le propre de la science était jusqu’à présent d’éliminer l’imprécision, l’ambiguïté, la contradiction. Or il faut accepter une certaine imprécision et une imprécision certaine, non seulement dans les phénomènes, mais aussi dans les concepts (…)».

Seule une réconciliation des savoirs et de ceux qui s’en sont faits les spécialistes ouvrira aux Hommes de nouvelles perspectives, signifiantes celles-là, en dessinant la nouvelle carte des infinis qui présenta, à l’instar des antiques mappemondes, des zones d’ombre aux parages de l’incertain et de l’irrationnel, en opérant une synthèse des différents compartiments du savoir commun, savoir que ceux-ci pourront enfin lire comme on lit une image, d’une façon double et simultanée : ainsi, faudra-t-il, dans un même mouvement de l’esprit, à la fois séparer les éléments les uns des autres et les relier d’un seul bloc par le jeu insensible de variations de couleur. Il y a fort à parier que ce mouvement, qui ne sera en rien une simplification – une mutilation des phénomènes comme dirait Morin – utilisera les mots de l’irrationnel, ceux que l’on réservait jadis à l’étude des mystères, ceux du poète.

Laisser un commentaire