chroniques du cirque (XXIV)
L’esprit un peu embrumé par les vapeurs d’alcool. Agréable soirée avec quelques uns des collègues étrangers qui parlent tous un excellent français. Pour la plupart, ils occupent des fonctions diplomatiques et ont presque tous étudié quelques années en France. Originaires de Thaïlande, du Japon, du Mexique, de Colombie, du Pérou, d’Europe occidentale ou orientale, d’Afrique francophone, de Madagascar, leur connaissance de la culture française, leur intérêt pour notre littérature, nos mœurs et nos coutumes m’a laissé pantois. Je n’imaginais pas que notre pays puisse encore jouir d’un quelconque prestige au delà de nos propres frontières. C’est d’ailleurs là le reproche principal que nous adressent ces admirateurs qui mesurent avec un certain désappointement l’ampleur de notre exigence à leur égard, cette forme d’arrogance, parfois involontaire, qui veut que le Français estime naturel que l’amour pour son pays passe par un investissement substantiel en vue d’en maîtriser la langue, sans que cette exigence implique en retour un quelconque effort de sa part. Evidemment, la majorité d’entre nous n’aurait eu d’autre alternative que de parler anglais avec eux ce qui leur paraitrait, autant qu’à nous, parfaitement ridicule. Beaucoup indiquent que le choix du français ne leur apportera aucun avantage particulier dans leur déroulement de carrière, ce dernier passant au mieux pour une élégance, au pire comme la marque d’un certain snobisme. Longuement parlé du Japon avec une très jolie native que j’ai bien fait rire en lui disant mon goût pour les musiques extrêmes de son pays que bien sûr elle ignorait : citer les Boredoms ou Zeni Geva à une jeune femme plutôt bcbg aurait pu passer, je le concède, comme la dernière des provocations. Je lui ai dit aussi toute mon admiration pour Kawabata et Mishima, ce qui a eu l’air de lui plaire davantage, même si son petit rire de l’instant précédent, timide et délicat, m’avait tout retourné…
Semaine consacrée au techniques de la négociation. Nos formateurs sont issus d’une équipe de l’ESSEC et proposent, outre quelques apports théoriques de base, des mises en situation et des cas pratiques qui m’ont permis de me remémorer, sous un éclairage complètement différents, mes trois dernières années au … durant lesquelles j’ai ferraillé comme un beau diable avec les les responsables d’établissement et les syndicats, menant mes négociations à la façon d’un M. Jourdain, ignorant totalement l’art auquel je me livrais avec plus ou moins de succès. Une des formatrices m’a immédiatement intrigué : la peau mate, les cheveux bruns remontés en chignon sur la nuque, de grands yeux noirs, un nez aquilin, un peu fort, des lèvres bien dessinées autour des dents parfaitement blanches et alignées, elle se mouvait avec grâce comme eut pu le faire une danseuse, donnant aux doigts de ses mains fines d’étranges positions, plus sensuelles les unes que les autres… et ce sourire qui illuminait la pièce où nous nous trouvions. Autant elle paraissait grave et absente lorsque, passive, elle assistait aux interventions de ses collègues, autant tout son être semblait vibrer et s’animer quand venait son tour, quand il lui fallait nous expliquer un nouvel exercice ou jouer quelque rôle de sa composition. Sa diction, qui détachait comme on l’épèle chacun des mots accompagnant sa belle gestuelle, m’a fasciné tout autant que le ballet de sa silhouette gracile. J’ai remarqué à son cou, un superbe pectoral où j’ai cru reconnaître un symbole zoroastrien. Le lendemain, nous avons appris qu’elle était, en effet, d’origine iranienne.