Les chroniques du cirque (XXV)

Au réveil, j’apprends la mort de l’acteur Charlton Heston, l’une des dernières grandes figures de l’âge d’or des studios hollywoodiens. Beaucoup a été dit sur l’homme et ses choix politiques : d’abord son soutien à la cause des droits civiques – à l’époque, il défilait aux côtés de Martin Luther King – puis ses engagements très critiqués, à partir des années 80-90, à la tête de la National Rifles Association ou contre l’avortement. Ce glissement, peu intelligible de ce côté-ci de l’Atlantique, était généralement imputé aux effets de l’âge ; j’y vois pour ma part l’expression achevée d’une certaine forme de puritanisme protestant qu’on retrouve, par exemple, dans les états du nord à la veille de la Guerre de Sécession. Sa filmographie comporte, outre les super productions et les péplums qui firent sa gloire, deux petits joyaux qui ont marqué ma jeunesse. En 1965, Le Seigneur de la Guerre Franklin Schaffner où Heston incarne un chevalier du XIème siècle en butte aux attaques de ses paysans à qui il a dérobé – droit de cuissage oblige – sa concubine. Puis, en 1971, Omega Man (le Survivant) que je vis un soir, sans d’ailleurs bien comprendre pourquoi mes parents m’avaient laissé le regarder, et qui me hanta longtemps : petit garçon, je fis plusieurs cauchemars, imaginant qu’une de ces créatures au visage blafard et aux yeux rouges qui poursuivent le héros se dissimulait dans ma chambre, derrière un rideau ou sous le bureau. Tiré du roman de Richard Matheson, le film a malheureusement terriblement mal vieilli, même si j’aime toujours autant les images du début où l’on voit Charlton Heston faire son jogging dans la grande métropole déserte. De façon étonnante, lors de la sortie de l’adaptation avec Will Smith, l’an passé, tout le monde semblait avoir oublié les deux versions précédentes…

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Jeudi soir, dans un bar à tapas du centre de Strasbourg, discussion à bâtons rompus avec Pascal et Nadia. Cette dernière, fille d’un cadre du Fatah palestinien assassiné en 1983 par Abou Nidal nous a expliqué en détail l’origine de la colonisation juive en Palestine. Pour tout dire, je venais de lire le chapitre que T.E. Lawrence consacre au peuplement du Proche Orient à la veille de l’offensive anglaise d’Allenby qui allait conduire à la chute de Damas en 1918 et dans lequel il indique, ce qu’encore j’ignorais, qu’à l’ouest du Jourdain s’étaient installées les premières colonies juives avec l’accord du pouvoir ottoman. Ainsi, près de 100.000 Juifs, originaires d’Allemagne et d’Europe centrale, pour la plupart imprégnés des doctrines sionistes de Herzl, avaient déjà traversé la Méditerranée au moment de la fameuse déclaration Balfour de 1916 qui prétendait faire de la Palestine un « foyer national juif ». Beaucoup parlé de l’âge d’or juif à Vienne, Prague et Berlin, de Schnitzler, Zweig et Kafka, de l’influence que la pensée politique européenne - la question nationale, le socialisme, l’émancipation des femmes – a pu avoir sur les créateurs du mouvement sioniste, de l’échec, enfin, en Allemagne et en France principalement, de l’entreprise d’intégration des Juifs. L’érudition de cette jeune femme n’avait d’égal que la grande mesure de ses propos, jamais offensant, jamais méprisant à l’égard d’Israël. J’ai apprécié sa lucidité et la qualité de ses analyses : la paix ne se fera entre Juifs et Arabes qu’à l’unique condition que soient satisfaites deux exigences vitales : pour les Israéliens, la sécurité de leur territoire, pour les Palestiniens la maîtrise et la viabilité « économique » du leur. Ce qui implique, et mon interlocutrice en avait une conscience très claire de ce point sensible, l’interconnexion des deux Etats, une union peut-être encore plus forte que celle qui rassemble, tant bien que mal, les Etats européens et dont l’exemple pourrait être – ainsi que l’a fait remarquer de façon très pertinente Pascal – l’amitié franco-allemande dont chacun d’entre nous sait à quel prix nous l’avons payée. Désirant illustrer l’analyse, j’ai fait remarquer qu’en définitive les deux peuples se ressemblaient, qu’ils étaient appelés à se rapprocher encore, notamment par le seul fait que pour la plupart des Palestiniens la langue des Israéliens n’est pas une langue étrangère : acquiesçant à mon propos, Nadia m’a répondu en hébreu. Nous sommes restés abasourdis.

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