Les vestiges du soir (le 11 janvier 2001)

Une méprise des services chargés d’organiser les vœux du ministre a permis aux cadres de l’administration centrale d’assister, le lendemain même de la petite cérémonie qui leur avait été dédiée, à la soirée donnée en l’honneur du gratin ministériel et des personnalités extérieures à la maison mère. Bien sûr, l’erreur de casting a fait la joie des médiocres gratte-papier et des seconds couteaux que nous sommes pour la plupart : un buffet de qualité et de l’excellent champagne servis par les extras d’un grand traiteur parisien nous ont rapidement fait oublier une usurpation commise, notons-le, en toute bonne foi par l’immense majorité d’entre nous. Ainsi, lorsque certains m’ont abordé en jurant leurs quatre vérités qu’ils avaient entrevu, qui un acteur célèbre, qui un écrivain de renom, j’ai cru à une plaisanterie, persuadé que ces collègues confondaient allègrement nos hauts fonctionnaires avec des vedettes du show business… La présence hallucinante d’une égérie kitsch de la variété française, chevelure rouge et talons-hauts interminables d’Yvette Horner, a fini par me convaincre que nous étions bien les invités d’une de ces garden parties dont notre maître du jour a le secret. Remarqué dans un des salons particuliers du ministre, adossé au mur, un verre de champagne à la main, mon ancien professeur en Sorbonne, P.R. que j’ai à peine osé saluer d’un timide « bonsoir », tant sa grande silhouette semblait repousser toute familiarité et son regard chasser comme des mouches les importuns qui se faufilaient autour de lui en bataillons serrés, glissant dans les couloirs lambrissés aux dorures toutes neuves.

La cour d’honneur de l’hôtel particulier de la rue … avait été recouverte d’un gigantesque dais de drap bleu marine auquel on avait accroché des guirlandes électriques ; avait également été posé sur les pavés un immense parquet. Les invités qui ne connaissaient pas les lieux n’ont sans doute pas remarqué qu’ils évoluaient à ciel ouvert et non dans une vaste salle de réception, que les murs en pierre de taille auxquels étaient adossées les tables et les tréteaux donnaient sur des bureaux sombres et étroits. L’illusion était d’autant plus parfaite que l’espace habituellement battu par les courants d’air avait été pourvu de chauffages d’appoint. En revanche, les jeunes femmes qu’on avait chargées du vestiaire, reléguées dans un sas d’entrée reconverti pour la soirée, battaient littéralement le pavé de la semelle, crevant de froid tandis que nous vidions nos verres en devisant aimablement.

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M. m’a appris aujourd’hui que Louis René des Forêts est mort le 30 décembre dernier. Seule la presse écrite a dû rapporter la nouvelle… évidemment. C’est Bertrand qui m’a fait découvrir ce maître du style dont, il y a cinq ans encore, j’ignorais l’existence. De lui, je retiendrai son chef d’œuvre, Les Mendiants, dont pas une ligne n’est à retrancher et qui possède, dans l’intemporalité de son récit, cette force qui caractérise les grands textes de la littérature moderne, malheureusement dévorée toute crue par les démons du naturalisme, ainsi que la nouvelle Les grands moments d’un Chanteur par laquelle j’ai abordé l’écrivain : « […] Je me réjouis à l’idée que ma revanche consistera à laisser toujours [le public] ignorer si je mentais encore quand je prétendais mentir. »

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