Les vestiges du soir (le 20 juillet 1992)
En direction de la presqu’île de Crozon, dans les fjords de la Bretagne, j’ai croisé un vieux rafiot échoué sur la grève étroite, à deux pas d’une forêt dont les racines baignaient littéralement dans l’eau de mer. Ici, les versant boisés des Monts d’Arée rejoignent directement l’océan, sans la transition d’une plage ou d’une falaise. Après Daoulas, Le Faou et Landévennec, le clocher en dentelle du petit village d’Argol… le ciel plombé fait ressortir davantage les couleurs franches de la terre et des bois, le patine des rochers millénaires scarifiés par le gel et la pluie qui se dressent à la verticale, posés par le ciel pour les premiers Armoricains. Crozon est une sonde taillée pour perforer les entrailles de la masse liquide qu’une surface opaque et mouvante rend pour toujours hostile aux humains. Le friselis d’écume, au bas de la falaise, fait penser aux frissons de la chair de poule et les gerbes qui éclaboussent le roc témoignent d’une inimitié de principe entre des éléments à jamais disjoints. J’ai vu, pour la première fois, voler des mouettes sous mes yeux… leur dos gris se fondait dans les flots.
Des myriades d’images m’ont assailli, suscitant le chamboulement des sensations détonantes… j’ai longtemps flâné dans le chaos des pierres, consacrant un temps incommensurable à chaque détail. Ainsi, le voilier qui frisait, vent debout, les brisants et avançait à peine, zigzaguant comme s’il hésitait encore à s’aventurer dans les parages grondants de la falaise ; puis, d’un coup, il a viré de cap et filé comme une flèche vers le large. La trace blanche s’est rapidement fondue dans l’horizon. Un jour, peut-être, n’aurais-je plus en mémoire qu’un seul souvenir, une seule image, une impression unique ; le souvenir, dépouillé à l’extrême, s’imposera à moi comme un condensé d’expérience, affranchi de tout contexte, ignorant les noms de lieux et de personnes, souvenir silencieux et significatif à l’instar d’une évidence… C’est ce voilier, sûrement, qui surgira des brumes de la mémoire, vaisseau fantôme d’une existence fracassée sur les rochers du temps. Et peut-être seulement le souffle du vent dans une dernière inspiration, avant la fin, ce calme plat des électrocardiogrammes.
Je musarde sur une plage à marée basse, au sud de Camaret… Les Anglais fourmillent et leurs corps rouges s’agglutinent pour former colonies, à la manière des crabes. Devant moi, une jeune fille brune d’une quinzaine d’année dont la peau, légèrement halée, réagit favorablement aux avances d’un soleil timide… Plus loin, une famille avance en direction de la mer : ils sont entièrement nus, enfants et parents, main dans la main ; leurs fesses blanches font de petites taches sur le sable gris. Un grand cri retentit au moment même où ils se jettent ensemble dans l’eau glacée. Je dors un peu, je crois avec en tête une pensée bizarre : nous portons tous, dans notre poitrine, un coeur fêlé qui sonne minuit à toute heure.