Les vestiges du soir (le 14 juillet 2002)
Fin d’après-midi qui voit l’air lentement fraîchir : une brise légère emporte vers nous quelques nuages paresseux, tandis que Julien termine son goûter et que M. nous sert du thé accompagné de petits gâteaux secs. Paul dort profondément sur le sofa du salon, épuisé par ses longues cavalcades sur la pelouse du jardin. Le cottage est aménagé avec soin et ingéniosité, conférant au vieilles pierres de la bergerie un confort maximum. Quelques détails comme le détecteur de souris à ultrasons ou l’antique poêle à bois, dénotent du souci permanent qu’ont eu les propriétaires d’instaurer une certaine harmonie entre cette habitation et la nature qui l’environne. Ainsi, l’eau provient d’une nappe phréatique et le dispositif de chauffage consiste en une série de radiateurs électriques qui ne fonctionnent que la nuit, mais qui maintiennent, grâce à un système d’accumulation de chaleur, une température stable tout au long de la journée (dispositif idéal dans une zone particulièrement humide). Les photographies en noir et blanc de la maison accrochées un peu partout montrent combien ont été importants les travaux de réhabilitation : murs sales et fenêtres béantes, toit aux multiples déchirures qui laissent voir la charpente… Nous disposons à l’étage d’une grande pièce qui fait office de salon-salle à manger et de cuisine. Elle comporte sur trois de ses murs de grandes fenêtres qui permettent de capter la lumière du soleil de l’aube au couchant. L’une d’elle possède des croisillons de bois disposés en forme d’arc brisé et, à ses extrémités supérieures, de petits carreaux de verre bleu ; Une autre est encastrée dans une sorte de voûte en croisée d’ogive… Les murs de pierre ont été badigeonnés de crépi blanc qui laisse entrevoir la saillie des pierres, l’irrégularité de leur agencement et le jeu du temps sur celui-ci. Une belle charpente brunie soutient la toiture d’ardoises. Le mobilier est certes disparate, mais il s’accorde parfaitement avec la simplicité des lieux : une grande bibliothèque, abondamment fournies en livres et illustrés en tous genres (les inévitables romans de Daphnée du Maurier jouxtant des livres sur la langue et la culture cornish), deux confortables sofas, une table de bois massif et ses chaises dépareillées, la cuisinière à gaz, tout l’attirail de vaisselle et d’ustensiles de cuisine disséminés dans de nombreux placards ; à la verticale de l’évier, une rangée impeccable de mugs près pour l’heure du thé et, accolé à la cuisinière, sous son conduit d’évacuation, le petit poêle en fonte et sa réserve de combustible. Au rez-de-chaussée, la petite salle de bains et les deux chambres aux murs épais et aux fenêtres étroites qui n’offrent cependant qu’une barrière dérisoire à l’humidité dont l’odeur imprègne les pièces.
Hier, Porsmouth et sa rade formidable où étaient alignés une série impressionnante de bâtiments de guerre. Outre une vingtaine de destroyers et de frégates, nous y avons aperçu un navire d’assaut et les deux porte aéronefs HMS Ark Royal et HMS Invincible. Nous nous sommes longuement promenés dans les installations portuaires où est exposé, en cale sèche, le légendaire Victory de Nelson. Si les dimensions du navire de ligne paraissent modestes quand on les compare à celles des navires d’aujourd’hui, sa mâture toise allègrement radômes et cheminées. J’avoue que les récits de la bataille de Trafalgar avaient ancré en moi l’image d’une forteresse flottante hérissée de canons : le Victory aligne bel et bien une centaine de pièces d’artillerie, ce qui faisait de lui, en 1805, un des fleurons de la flotte anglaise, mais sa silhouette, élégante et pansue, la forêt de vergues, les centaines de haubans, de poulies et de câbles, le gaillard d’arrière et son alignement de petits hublots carrés, la figure de proue aux couleurs vives, évoquent bien davantage la marine à voile et ses expéditions aventureuses dans les mers du sud que les combats navals menés à bout portant par des dizaines de vaisseaux alignés comme à la parade.
Nous avons fait étape à Salisbury. Aperçu de loin la superbe cathédrale et son clocher massif. Nous avons mangé nos sandwiches assis sur les marches de l’hôtel de ville en compagnie d’ouvriers ou d’étudiants qui dévoraient des fish and chips emballés dans du papier gras. Face à nous, sur la grand-place, un marché animé où s’entendaient les cris puissants des bateleurs. Pour le dessert, acheté quatre belles bananes chez un marchand des quatre saisons. Autour de nous et dans les rues adjacentes, de belles maisons à colombage passées à la chaux ou à la peinture jaune pâle. Sur la devanture d’un boucher, j’ai remarqué cette mention particulièrement engageante et qui dénotait à elle seule la différence des pratiques entre nos deux pays : « nous ne servons que des animaux tués dans cette maison » lisait-on en lettres rouges. Des boulangeries aussi, avec leurs rangées de pains de mie, au dos bombé comme de la brioche, et les dizaines de pâtisseries à la crème, brillant d’une couche épaisse de sucre glace… Julien nous a encore une fois donné du fil à retordre, désobéissant systématiquement à nos injonctions, trahissant par ses courses répétées la présence de touristes français dans la paisible cité du Wessex.
Début de soirée, promenade dans Bodmin Moor. Paul et Julien ont approché un tout jeune poulain que notre présence n’a pas effrayé. Sans se troubler, il a en effet poursuivi son étrange manège, se déplaçant en cercles concentriques comme s’il se fut trouvé à l’intérieur d’un enclos, alors qu’autour la lande s’étirait jusqu’à l’horizon. De temps à autres, il appelait sa mère d’un hennissement bref ; celle-ci, qui broutait à une centaine de mètres de là, levait alors la tête pour lui répondre derechef… Les moutons, au grand désespoir de Paul, se sont avérés beaucoup plus rétifs à notre présence, s’enfuyant par grappes entières à notre approche.