Les chroniques du cirque (XXVII)

Julien fêtait ses sept ans aujourd’hui. Mon petit garçon veut désormais que nous l’appelions Junior, sans que je sache pourquoi… Au déjeuner, que nous avons pris ensemble, sa maman, son frère et moi, je lui ai raconté les circonstances de sa naissance, la longue attente dans une salle d’accouchement pour M. et ma course dans Paris pour trouver le cale-bébé qui nous manquait encore. De façon étrange, M. semblait avoir oublié l’heure de sa naissance ainsi que maints détails qui l’avait accompagnée. Je n’ai osé lui demander, devant les enfants, si elle se souvenait encore avoir insulté et la sage-femme et le médecin de garde, souffrant le martyre après que tous eussent admis que, décidément, la péridurale ne produisaient pas les effets escomptés. Quant à moi, je sens encore la trace des ses ongles sur mon bras nu… Nous avons abrégé le repas pour servir le gâteau et ses bougies, les garçons ne pouvant plus différer davantage le rite sacro-saint de l’ouverture des cadeaux.

Que de distance parcourue depuis le jour où je l’ai tenu pour la première fois entre mes mains, quand je lui ai donné son premier bain, tendre et maladroit dans mes gestes, soucieux avant tout de maintenir sa petite tête chauve aux grandes oreilles hors de l’eau. Quelques minutes auparavant, j’avais senti mon visage se vider de son sang : la sage femme avait prestement escamoté le nouveau-né qui demeurait inerte entre les bras de sa maman. Il avait fallu le masser durant de longues minutes avant qu’enfin je visse sa peau se teinter de marbrures roses. On m’expliqua qu’il avait perdu connaissance en raison de la durée, très longue, de l’accouchement et de la pression qu’exerçait sur son cou le cordon enroulé. Julien ne sait rien de cela, bien sûr et je me dis qu’il est précieux d’être le dépositaire d’un tel souvenir… J’ai souri quand il m’a dit cet après-midi qu’il ne souvenait pas de l’époque où il était bébé… Ce privilège nous incombe et j’en suis fier.

Je mesure l’ampleur de l’abîme dans lequel M. a dû tracer sa voie. Parlé de sa « non famille », du désert, chaque jour grandissant, dans lequel sa vie prend place. Elle a été séparée de sa famille non seulement par des circonstances défavorables – l’assassinat récent de sa tante par son mari, le suicide de celui-ci, en portent témoignage – que par cet égoïsme généralisé dont semblent souffrir ses ascendants. M. n’a vécu que d’abandons, comme si elle n’était que la portion congrue d’existences qui, a échéance régulière, ressentent le besoin de tout balayer pour repartir de zéro. D’abord son géniteur qui a multiplié les rejetons et les conquêtes – au moment où j’ai connu M. il sortait avec sa meilleure amie – ensuite, sa mère qui l’a bannie au moment où son père adoptif et elle se sont séparés, entraînant dans sa démence calculatrice le demi-frère et la demi-sœur qu’elle n’a plus jamais revus, enfin ce dernier, qu’elle vénérait comme un héros et qui, un jour, n’a plus donné de ses nouvelles, s’avérant, à ce jour, parfaitement introuvable… Un véritable désastre qui, je l’avoue, me remplissait de pitié quand nous vivions ensemble et qui, au fond, doit la remplir d’un immense et injuste sentiment de culpabilité. Au moment de notre séparation, une part de mon être répugnait à consommer ce désastre, rétive à commettre, malgré l’impasse dans laquelle nous nous trouvions, cette ultime trahison.

Tous ces « adultes », issus d’une génération qui s’est prétendument opposée à mai 68 et à ses suites, n’ont fait qu’emboîter le pas au mouvement, parachevant de façon inconsciente la déroute du monde qui les avait vus naître : le refus des origines, les frustrations liées à la condition ouvrière ou paysanne, la volonté de sortir du carcan social que leur imposait la famille, les ont conduit à couper les liens avec leur propre passé, à ne vivre que dans le présent, un présent indéfiniment reconductible tant que dureront leurs forces et que se maintiendra l’illusion qu’ils sont quelque chose ici-bas. Coupant court avec leurs origines, ils ont répudié, par avance, ceux qui viendraient après eux, les condamnant à refaire seuls, comme ils croient le refaire, le monde, détruisant pour leurs enfants toutes les perspectives, purgeant leur mémoire. Pour eux l’oubli n’est rien et c’est en pure perte qu’on pourrait les en menacer… Fortuitement, M. et moi possédons en commun, pour des raisons assez proches au demeurant, un sentiment très fort de nos responsabilités à l’égard de nos fils. L’amour n’est rien sans les actes qui peuvent lui donner corps ; ceux-ci ne visent pas l’absolu du sentiment, mais essaient de féconder l’étendue, parfois aride et désespérante, qui nous sépare encore de notre fin. Importance du lien qui enserre et qui unit.

En partant j’ai salué Paul d’un « à bientôt, mon fils » qui exprimait tout l’amour que j’ai pour lui et qui répondait à cette infinie confiance que je lisais dans son regard.

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La réponse à nos interrogations n’est pas dans le Ciel. Le non-sens de la vie est une évidence que notre souffrance ne fait qu’accentuer, une injustice que la décrépitude de notre corps illustre à nos dépends et qu’aiguise aussi l’exercice impartial de la droite raison. Au mieux parvenons-nous à oublier tout cela quand nous jouissons de la pleine possession de nos moyens, quand la réalité et ses offrandes parviennent à nous étourdir un peu, quand nous profitons des bienfaits de notre condition passagère et que sont satisfaites nos ambitions et récompensés nos calculs.

Pour faire taire en nous la douleur, pour refermer les blessures de notre chair et de notre âme, nous n’avons guère le choix : ainsi, nous faut-il faire appel à notre volonté de vivre malgré la vie, en mobilisant les tripes autant que les nerfs. Pour y parvenir, il faut aussi sacrifier maints espoirs, renoncer à certaines choses qui nous relient au passé, dissiper des illusions, en ranimer d’autres. Doivent être éconduits les êtres et les fantômes qui irrésistiblement nous enchaînent aux récifs du mal, au poteau de torture. L’effacement, l’enfermement dans la boîte noire de notre inconscient sont parfois nécessaires. Peuvent nous manquer, et c’est fréquent en ce bas monde, le discernement et la lucidité, la patience et l’instinct de pitié.

Pourquoi tant d’efforts… La vie mériterait-elle d’être vécue ? Malgré son absurdité – au regard de critères purement humains – malgré son irrésistible dénouement, j’estime qu’elle le mérite : ne serait-ce qu’une seule seconde, lorsque nous accomplissons notre nature intime (encore faut-il la connaître et la reconnaître), lorsque tout, en nous, résonne à l’unisson du monde qui nous entoure. Dans cette entreprise, l’aide des Hommes n’est pas inutile, car le Ciel, lui, ne nous entend jamais, occupé qu’il est à nous souffler ses réponses.

N.B. : Ces derniers paragraphes sont inspirés d’un commentaire laissé sur un blog et qui se voulait réconfortant… J’espère que j’aurai réussi à redonner un peu d’énergie à une internaute qui en a bien besoin et dont les écrits, parfois, me régalent.

http://delicateandimpetuous.blogspot.com/

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