Les chroniques du cirque (XXVIII)
Ils sont au nombre de huit, les pensionnaires du groupe auquel j’ai été affecté. Ce matin, ils m’ont été présentés en désordre à mesure qu’ils émergeaient du sommeil ou lorsqu’enfin, ils acceptaient qu’on s’approche d’eux. Tout sourire, Hervé se précipita dans ma direction pour me serrer la main et m’embrasser ; riant de tout et de rien, il me montra ensuite la petite chaîne Hi-Fi pour que je lui misse de la musique avant de s’asseoir devant la télévision, répétant, à chaque fois que les acteurs du téléfilm les prononçaient, ces seules expressions « bonjour » et « au revoir ». Fabien, lui, passait son temps à rattacher la sangle de sa salopette nous poursuivant pour fermer après nous, tel un maniaque, les portes et les placards, pour remettre à leur place chaises et fauteuils dès que quelqu’un osait les déplacer ; je compris rapidement pourquoi la partie droite de son crâne était tachée de gris : à intervalle régulier, il se frappait violemment du poing le front ou la base du menton. Jack fut arrimé à un appareillage complexe destiné à le maintenir debout pour améliorer sa circulation sanguine, lui qui passe ses journées cloué dans un fauteuil roulant ; rivé à la fenêtre, il regardait la pluie tomber tandis que j’écoutais, crispé, le crissement régulier de ses mâchoires. Bloqué dans une coque de fibre de verre, Bernard pouvait à peine se mouvoir, les mains recroquevillées, les membres incurablement déformés ; lui seul pourtant parvint à articuler quelques mots, insistant pour que je vinsse visiter sa chambre avec lui, ce petit monde fait de jouets et de peluches, le seul espace que l’on a concédé à cet homme de 55 ans. Frédéric ne daigna quitter son fauteuil que lorsqu’on l’en chassa pour lui faire faire quelques pas dans l’atrium ; plutôt calme, il lui arrivait pourtant de s’agiter sans raison, poussant des sortes de cris en se protégeant le visage avec les bras ou en dodelinant violemment de la tête d’avant en arrière au point qu’il me fallut conserver quelque distance. Je vis David à son retour de la piscine ; de sa petite voix fluette il répondait par un gémissement à chacune de nos sollicitations, ayant toutefois le plus grand mal à se reconnaître sur les photos de vacances que lui tendait l’éducatrice. Jonathan, quant à lui, mit plusieurs heures à enfiler ses chaussures pour nous rejoindre ; je ne parvins pas à le détourner de son index qu’il contemplait fixement et qu’il me tendit pour que je le regardasse à mon tour, ni à l’empêcher de lâcher des rots de façon intempestive. Eric, enfin, que je vis sortir tardivement de la chambre où il était confiné, vêtu d’un étrange pyjama bleu d’une seule pièce et souriant de façon énigmatique ; bientôt, il se mit à pousser des sortes de hululements qui inquiétèrent toute l’assemblée… « Notre pensionnaire n’est pas au mieux » me dit-on alors…
J’avais peur de mes réactions, j’appréhendais ce premier contact que j’avais pourtant souhaité. Je guettais le moindre de mes faux pas, un geste de recul, une parole maladroite… Mais rien n’est arrivé de néfaste, car rapidement je me suis senti à mon aise en leur compagnie, guidé et éclairé par leurs éducatrices, charmantes et dynamiques, avec lesquelles j’ai longuement parlé et qui semblaient surprises de voir arriver chez elles l’extra-terrestre que je suis vraisemblablement. La fondation est située aux limites de la ville, entourée de prés où viennent paître les vaches que les pensionnaires traient et bichonnent ainsi que d’un potager qu’ils cultivent et dont ils revendent la production au voisinage. En la quittant ce soir, j’ai aperçu deux petits lapins échappés de leur clapier qui se promenait librement entre les massifs de tulipes. Mes deux collègues et moi avons repris le train pour Strasbourg quelque peu songeurs, nous étant racontés sur le trajet de la gare nos expériences respectives.
avril 21, 2008 à 7:42
Bonsoir,
J’ admire ton courage d’ avoir choisi la difficulté…
Les enfants ou personnes sans problèmes sont déjà parfois très difficiles à vivre et supporter.
La les enfants et personnes lourdement handicapes sont à mon sens des personnes encore moins faciles à gérer, du moins au début, car il faut essayer de comprendre leurs réactions, leurs façons de voir et de vivre les choses de la vie.
Peut-être justement si tu n’as eu aucun geste nefaste ou réaction négative envers eux, c’ est qu’ ils savent insuffler aux personnes “normales” un comportement adéquat face à leurs personnes
…ok , c’ est simpliste comme explication, mais je savais pas faire autrement
ps : j’ aime l’ image des lapins libres, sur la fin de ton texte, comme ces gens là sont libres dans leurs têtes (et non enfermés), mais …à leur manière.
Bonne soirée à toi
avril 22, 2008 à 7:39
Bel exercice pour apprendre à apprécier chaque être tel qu’il est ,sans a priori ! J’aurais aimé moi aussi les rencontrer…
avril 22, 2008 à 9:08
Bravo pour le courage devant cette difficulté de communication qu’est “l’anormalité”. Cela me rappelle une expérience personnelle d’un an pendant laquelle j’ai eu en charge une dizaine d’enfants attardés mentaux (trisomie ou même encore plus grave). J’avais hésité à accepter ce challenge n’ayant aucune formation pour mais ce fut une année merveilleuse tant le faire pour eux avait de l’importance. Malgré toutes leurs diffcultés cognitives, fonctionnelles, etc…ils avaient compris la reconnaissance qu’ils pouvaient obtenir des autres par l’acte, et ainsi été arrivés à se sentir exister socialement. Ce fut un échange magique (mais épuisant physiquement, je ne le nie pas) et très enrichissant pour moi.
Bon je fais sérieux ce soir…
Amicalement
Arthémisia
avril 23, 2008 à 10:42
Merci à vous trois… Une expérience en effet.