Les vestiges du soir (le 23 février 1998)

Dans la cuisine de l’appartement de Jordane où nous nous apprêtons à dîner. Arrivé hier au soir par Ciampino ; le taxi que nous avons pris à l’aéroport a emprunté, comme si nous nous étions concertés pour mobiliser l’ensemble de nos ressources en italien à l’attention du chauffeur, le trajet idéal qui suit la via Appia que Jeff nous avait fait admirer lors de notre premier séjour… D’un seul coup, au sortir de la végétation luxuriante des villas cossues, nous avons débouché sur le mur d’Aurélien… Longé la muraille jusqu’à la pyramide de Cestius avant de prendre la via Marmorata, terme de notre périple.

Après une nuit de repos, nous avons redécouvert la ville noyée sous l’averse. Nous savons par Jordane qu’il faisait très beau la semaine passée à Rome ; celle-ci débute sous des airs maussades et gris… Petite promenade en des lieux de connaissance : Panthéon, piazzia Navona, mausolée d’Auguste puis rapide incursion sur la place d’Espagne où les touristes se faisaient rares. Une vue imprenable attend le visiteur audacieux qui, par jour d’affluence, parvient à fendre la foule vautrée sur l’escalier géant pour rejoindre la petite église de la Trinita dei Monti qui couronne son sommet. Celle-ci était désespérément close lorsque nous sommes passés… La pluie persistante nous a fait renoncer à la villa Borghese qui se trouvait à deux pas.

Les observations de Jünger et Gracq convergent à vingt ans d’intervalle. Le regard qu’ils lancent à la place d’Espagne comporte le même filtre teinté d’ironie et du léger mépris des sages vieillards pour la passagère folie des jeunes générations.

Ainsi Jünger dans Soixante-dix s’effacent I : « Cet après-midi sur l’escalier de la place d’Espagne (…). S’y étaient attroupés aujourd’hui, non plus des hippies de luxe, mais des gaillards à l’air passablement menaçant. Loqueteux, les pieds nus, ils lézardaient au soleil. Des filles en minijupes se faisaient happer par des matelots et partaient en leur compagnie. Ultime relâchement des mœurs, comparées à celles de 1925 - en ce temps là, un baiser en public passait déjà pour un attentat à la morale » (1968).

Et Gracq dans Autour des sept collines : « la place d’Espagne, qui met en espalier sur ses gradins les hippies de tous les pays d’Europe, est un reposoir pour la fatigue ensoleillée de vivre, un décor pour la bouquetière de Limelight, pour une gentille aventure sentimentale sur laquelle la Trinité des Monts ferait pleuvoir de haut la religiosité apaisante, le couvre-feu de ses angelus vieillots » (1988).

Si l’indulgence marque le pas chez Jünger qui oppose en permanence la ville millénaire à ses visiteurs du XXème siècle, elle emplit le récit de Gracq qui dévide à longueur de pages le ruban de la désolation. L’Urbs n’est-elle pas la ville qui, ouverte de toutes parts, présente à l’air ses tripes ?

Toutefois, ni l’un ni l’autre ne témoignent du spectacle auquel il nous a été donné d’assister, M. et moi, et qui illustre à merveille la folle vitesse qui s’est emparée des Hommes et des lieux depuis cinquante ans : la ruée des japonaises sur les boutiques de luxe de la via Condotti. M. a filmé pour la postérité de notre petit salon, les files d’attentes interminables de part et d’autre de la rue devant les vitrines de Prada et Gucci : à heure dite, les deux files se sont ébranlées de concert, en direction des portes exigües où se bousculaient déjà les élégantes nippones. Des gardes chiourmes faisaient heureusement bonne garde afin d’éviter ce qui eut tourné fatalement au pillage, pouvoir d’achat oblige… Au bout d’une heure, les jeunes femmes ont commencé à se répandre aux alentours, nuée de sauterelles chargées de sacs frappés aux armes des maisons de prestige italiennes. La domination économique des Japonais semble plus discrète à Paris : les descentes vers le boulevard Saint-Honoré et la rue Montaigne s’effectuent-elles sans doute en bon ordre…

Retour par la via del Corso qui doit son nom aux courses en tout genre qui s’y déroulaient à l’époque des Papes ; j’ai lu qu’outre les enfants et les vieux (sic) , différentes espèces d’animaux étaient invitées à galoper le long de la chaussée rectiligne : chevaux bien sûr, mais aussi ânes et buffles…

Une réponse to “Les vestiges du soir (le 23 février 1998)”

  1. Madame C 6375 a dit :

    Bonjour,

    Il est agréable de se promener parmis tes récits de voyages où tu mélanges bien souvenirs personnels et histoire.
    On apprend beaucoup de choses sur ton blog.

    Emmenes nous encore en voyage :)

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