Les vestiges du soir (le 27 mars 2006)
Bord de mer au phare de Gatteville… Autour de moi, les promeneurs du dimanche. Une immense lassitude m’étreint alors que je contemple l’horizon indistinct : la mer, sur laquelle se dessine, par endroits, des friselis d’écume, et le ciel, lourd de nuages, que sillonnent de rares oiseaux blancs. La pluie, fine et dense, s’insinue partout tandis qu’une brise fraîche fait frissonner les touffes d’herbe qui émergent d’un sable jaune et grumeleux. Les rochers sont comme dans mon souvenir : bruns ou noirs, posés à plat autour du phare, à la façon d’un grossier pavage… A nouveau, je suis seul.
J’ai relu, à l’instant, notre échange de courrier de l’été dernier. Tout est là, direct et froid, sans la moindre omission de part et d’autre. Je suis ému et désespéré de constater à quel point deux êtres qui avaient tout pour réussir leur vie de couple ont pu se fourvoyer à se point. Je me dis que l’erreur était primitive et fatale, enfouie au plus profond de nos cœurs et recouverte d’un manteau d’espoir qui a fini, après s’être effiloché, par tomber en pièces… Ma part de responsabilité est grande, je le concède, mais M. ne m’a jamais vraiment aidé, m’aimant pour moi-même alors que je n’étais rien à mes propres yeux. Elle n’a pas compris que j’attendais de notre relation la métamorphose de nos vies, la réalisation pleine et entière de notre nature. De nous deux, elle seule a accompli ce lent avènement, me laissant, après douze ans de vie commune, comme elle m’avait trouvé, à l’état larvaire. Elle est devenue une femme magnifique, sûre d’elle-même – même si elle ne connaît ni ne maîtrise complètement son pouvoir – alors que peu à peu j’ai sombré dans l’à-peu-près et le médiocre. Elle n’a pas compris que je devais me libérer d’une gangue et que tel était l’unique but de ma vie. Certes, j’ai manqué les occasions de grandir à ses yeux, d’être digne de son amour, de le recevoir sans arrière-pensée et de me montrer, à mon tour, généreux, sensible, attentionné… Je comptais sur elle, peut-être trop, et j’ai fini par n’aimer qu’une image, puis le souvenir d’une image… Elle n’a jamais été aussi belle et désirable à mes yeux qu’au moment même où je l’ai perdue : je comprends, dès lors, qu’elle estime aujourd’hui ne pas avoir perdu son temps…