Après une période où j’ai voulu croire à ma possible « réinsertion sociale », j’en suis arrivé à tenir la position la plus inféconde, la plus frustrante, celle qu’au fond de moi je méprise, la neutralité. Elle n’est malheureusement que le fruit d’un constat auquel il est loisible à chacun d’entre nous de se livrer : nos institutions, notre régime politique, l’Etat de droit lui-même, organisent l’impuissance collective, marquant l’existence du citoyen du sceau de l’isolement et de la faiblesse. Nous avons eu le tort, depuis quatre siècles, de remplacer Dieu et la Providence, non par le libre examen et l’esprit critique, mais par d’autres fictions du raisonnement, juridiques celles-ci autant que celles-là étaient métaphysiques. Nous vivons le paradoxe d’une société où l’individu atomisé appréhende le lien collectif à partir d’une conception purement nominale et abstraite de la relation aux autres (droits et devoirs, contrat, propriété,…). Et c’est bien ce lien qui demande, à chaque instant, d’être noué, maintenu, renforcé… Il y a selon moi quelque malice à considérer que la liberté de l’individu – seule composante organique de nos sociétés – se trouve être bornée par l’existence d’un corpus de normes qui trouvent en elles-mêmes leur propre justification et dont le principe moral unique se lit aisément dans l’antique décalogue, ces tables de la Loi qui nous écrasent autant qu’elles confinent, arbitrairement, notre espace.
De surcroît, les fictions juridiques sous l’empire desquelles notre liberté est censée s’épanouir, ne tiennent elle-mêmes qu’à un fil, celui de l’ordre, dont le Gouvernement incarne, à lui seul, le versant tangible ; ces ectoplasmes, ces « fantasmes » aurait dit Calvin, ont conféré à un appareil technocratique, le pouvoir souverain d’agir au nom de tous, celui-ci tirant de ceux-là sa légitimité. Mais la puissance semble avoir déserté les parages d’un Pouvoir politique dont l’organisation ne forme plus aujourd’hui qu’une coquille vide. « Il faut avoir vécu dans cet isoloir qu’on appelle une Assemblée nationale pour concevoir comment les hommes qui ignorent le plus complètement l’état d’un pays sont presque toujours ceux qui le représentent » déclarait Proudhon en 1850 : un tel jugement pourrait-être appliqué, me semble-t-il, à l’ensemble des pouvoirs constitués…
L’évolution du monde et de ses structures d’échange, les bouleversements technologiques ne mettent pas tant en péril les Etats-Nations que le régime représentatif dont ceux-ci se sont dotés depuis plus d’un siècle. Certes, le capital, la technique et la science sont apatrides et se jouent des préjugés et des lois ; certes, nos représentants sont plus que jamais coupés des citoyens, ayant perdu l’habitude de rendre compte de leur action à quiconque, sinon, de façon sporadique, à un corps électoral anémié qui pencherait plutôt vers l’impossible statu-quo. Mais la dépolitisation de nos institutions tient davantage à l’évaporation du pouvoir, à sa dilution, qu’aux multiples empiètement dont souffre aujourd’hui la souveraineté nationale. Ce bouleversement des rapports de force, nos hommes politiques n’ont pas su le prévoir, d’aucuns l’ayant même, de façon sournoise, appelé de leurs vœux. Ces « fourriers du grand capital » s’avèrent être les promoteurs d’institutions aussi vaines que creuses, reproduisant à l’échelle continentale, sinon planétaire, ce modèle bureaucratique et gestionnaire dont crèvent nos sociétés anonymes.
Dans ces conditions, et quoiqu’en disent juristes et philosophes, une ré-appropriation collective de l’espace public s’avère indispensable : il faut être résolument communiste en ces temps où la politique de la Cité a cessé d’appartenir à ses membres, où la délégation de pouvoir désigne d’improbables mandataires dont l’horizon se restreint à l’exercice comptable ou à l’échéance que constitue le renouvellement de la délégation de pouvoir. Il fut prôner la démocratie directe en un temps où les manifestations concrètes de la démocratie se bornent aux récitations abruties du cantique des droits de l’Homme et à l’exercice mécanique, quasi masturbatoire, du droit de vote. Si l’individu est, comme on le prétend, roi d’Occident, s’il est à la mesure de toutes choses, faisons de lui notre maître et ne laissons à personne d’autre que lui le soin de définir le souverain bien. Trêve de bavardages ! A bas tous les intermédiaires, ces médiateurs de nos libertés qui volontiers les sacrifient à leur seul confort ! Confrontons enfin nos intérêts particuliers à ceux de nos frères et cessons de croire, comme nous y invitent de vieux catéchismes, au mythe de l’intérêt général pour qu’enfin il puisse gouverner nos vies !