Les vestiges du soir (le 21 février 2007)

J’ai feuilleté l’édition 1900 des Mémoires de Saint-Simon en repensant au jeune homme qui me l’a vendue, cet après-midi même. Vingt cinq ans tout au plus, mince, dégingandé, la barbe et le cheveux hirsutes… A ma question indiscrète sur ses occupations, il répondit un « pas grand chose » qui en disait long sur son oisiveté présente. Son petit appartement de la rue de Lorraine était rempli de livres de toutes origines, au contenu le plus divers : de très beaux classiques reliés de plein cuir – je repérai ainsi une belle édition des fables de La Fontaine – des éditions anciennes de livres d’art – idem pour l’ouvrage sur Arthur Rackham, bien en évidence – mais aussi des piles de mangas classés par séries et dans l’ordre croissant des épisodes ! Dans l’entrée, des dizaines de toiles de petit format empilées à même le sol, face retournée et sur les murs quelques productions à la peinture acrylique de notre amateur d’art : un rapide coup d’œil me permit de constater l’extrême hétérogénéité de sa production qui confirmait l’adjectif « éclectique » qui revint plusieurs fois dans notre conversation. Contraint de revendre, pour vivre, une partie de sa bibliothèque, lui-même déplora l’absence d’intérêt des jeunes de sa génération pour les choses de l’esprit en général, la lecture en particulier…

Plus tôt dans l’après-midi, longue séance de natation à la piscine de la rue David d’Angers : redécouvert les sensations que procure la nage, la fatigue progressive des membres inférieurs, l’engourdissement des épaules et le début de crampe qui menace à chaque virage, lorsque la jambe propulse violemment tout le corps de l’avant. Redécouvert aussi la joie simple de l’effort physique…

********
Dans son dernier ouvrage, Christian Godin fait retour sur un texte peu connu relatif au jus in bello, les Lois de Manou. Ce texte en sanskrit constitue probablement la plus ancienne tentative de limiter les dommages provoqués par les conflits armés, leur violence et leur injustice. Ainsi avant SunTzu, avant Cicéron, avant les tentatives chrétiennes de la Paix de Dieu, les Hindous ont codifié avec précision les pratiques guerrières de façon à ce que la caste concernée puisse se rappeler ses devoirs : ainsi, par exemple, un guerrier ne doit jamais frapper « celui qui joint les main pour demander merci, ni celui qui dit « je suis ton prisonnier », ni un homme endormi, (…) ni celui qui est désarmé, (…), ni celui dont l’arme est brisée, ni celui qui est accablé de chagrin, ni un homme grièvement blessé, ni un lâche, ni un fuyard (…)». La liste des commandements renvoie étrangement à ce dont l’histoire, des temps les plus reculés jusqu’à nos jours, rend tragiquement compte : l’abus. Impossible d’imaginer celle-ci sans son cortège de massacre et de désolation, sans charniers, ni ruines fumantes, impossible de comprendre, sinon en sondant le plus profond de nos âmes à la recherche des instincts les plus impérieux, ce qui pousse tant d’hommes à s’immoler volontairement sur l’autel des dieux de la guerre… Godin passe en revue les causes de la guerre - son étiologie – avant de s’intéresser aux forces mises en mouvement par elle, à l’appui ou en opposition, et de s’interroger, à l’horizon du siècle nouveau, que marquent tant le processus de mondialisation que l’adoucissement des mœurs, sur son devenir, incertain si l’on se borne à suivre le nombre – décroissant - de ses victimes et l’évolution des théories qui la sous-tendent (dissuasion nucléaire, guerres asymétriques, maintien de la paix,…).

L’inventaire auquel se livre le philosophe semble complet même s’il comporte quelques oublis de taille tels que le « pro patria mori » d’Ernst Kantorowicz qui permet de comprendre la transition entre l’esprit guerrier propre à la féodalité et celui de la modernité qui substitue l’idée de patrie à celle de Dieu, faisant ainsi retour à l’antique vertu civique, ainsi que ce que je considère être des abus de langage : Carl Schmitt est décrit, en note de bas de page, comme résolument nazi, développant une pensée nazie (sic). Godin rappelle opportunément la racine violente de toutes les sociétés humaines, y compris les primitives qui reconnaissent la nécessité politique de la guerre, car si une guerre généralisée détruit l’égalité qui les fonde, la paix, quant à elle, aliène leur liberté (Pierre Clastres). Enfin, je ne résiste pas à la tentation de rapporter cette citation d’Ernst von Salomon que Godin utilise pour illustrer sa conclusion sur la « Paix mondiale » : « La guerre est finie, mais les guerriers sont toujours là ». Comprenne qui pourra.

Laisser un commentaire