Les vestiges du soir (1er décembre 2002)

L’art contemporain se trouve être, depuis un siècle, ce terrain d’expériences qu’arpentent des chercheurs intéressés non pas tant par le vrai ou le réel, par le beau et ses figures, mais par les combinaisons du possible qu’impose le voisinage de la nature, mélange entre les formes, les substances et la raison humaine, cette fontaine à concepts… Ainsi, oscille-t-il en permanence entre l’ordre et le chaos, conduit-il, en dernière analyse, à l’idée pure, à la matière originelle, dépouillées l’une et l’autre de tout artefact. A la fin du XXème siècle, Le body art, les performances de Burden, Pollock ou Beuys, l’actionnisme viennois, l’art total dont témoignent le projet d’un Roman Opalka ou l’absolue concision du message que délivre On Kawara, répondent, en abîme, aux prémisses dégagés par Duchamp, Mondrian ou Klein.

Pris dans un mouvement de décomposition à l’infini de la matière et des idées, l’artiste s’ingénie, en retour, à rétablir d’étranges « connexions synaptiques » entre des éléments autonomes qu’une série d’accidents parvient plus ou moins à associer, à combiner en vue d’un mouvement sans objet, d’une fin impossible à déterminer autrement qu’en adoptant la position prométhéenne du créateur… La souveraineté de l’artiste est au cœur du dispositif. Celui-ci, en effet, se veut bâtisseur d’empire : à partir d’une matière brute, d’une idée primitive exempte de tout préjugé, exclusive de toute histoire, l’artiste prétend réinventer le monde d’un seul jet, sur le mode de l’exemplarité, car il est humainement impossible de viser l’harmonie et la perfection qu’implique le rétablissement de l’ordre des choses. L’éternel présent, celui du primitif, du mystique ou du simple d’esprit, est lui aussi visé dans le projet artistique qui refuse la contradiction ou la contingence, ou plutôt qui trouve en elles matière à approfondissement : la roue du temps constitue en effet cette sorte d’archétype qui comporte, par principe, un moyeu central étrangement stable, à la fois fermé sur lui même et ouvert au monde.

Mais ce qui hante l’Homme moderne, c’est la fin de l’histoire conçue comme ce processus linéaire du pur devenir dont les ruptures et les inflexions éventuelles répondent à une combinaison de facteurs reflétant chacun la volonté particulière d’un individu libre et mortel. Ce processus que caractérisent l’incertitude et la contingence de ses manifestations peut légitimement effrayer comme le souligne Mircea Eliade : « De nos jours, aucun grand artiste ne croit à la dégénération ou à l’imminente disparition de son art. (…) Les artistes , loin d’être les névrosés dont on nous parle parfois, sont, au contraire, plus sains psychiquement que beaucoup d’Hommes modernes. Ils ont compris qu’un vrai recommencement ne peut avoir lieu qu’après une véritable Fin. Et, les premiers parmi les modernes, les artistes se sont appliqués à détruire réellement leur Monde, afin de recréer un univers artistique dans lequel l’Homme puisse à la fois exister, contempler et rêver ». L’époque de transition que nous traversons voit l’artiste prospérer au milieu d’un champ de ruines qu’il cartographie en même temps qu’il l’augmente de nouveaux pans détruits : la méthode cartésienne à l’œuvre dans ce projet cyclopéen ne peut que désespérer au plus haut point ceux qui, comme moi, restent, ad vitam aeternam, les résidents des décombres…

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