Chroniques du cirque (XXXI)
Exposition « Babylone » au Louvre. La première partie, qui permet de découvrir ou de redécouvrir quelques pièces majeures de l’archéologie mésopotamienne, dresse une chronologie de la célèbre cité, depuis le règne d’Hammurabi jusqu’à l’arrivée des Séleucides. Le célèbre monolithe de basalte sculpté occupe le centre de la vaste salle consacrée au premier royaume babylonien (XVIIIème siècle avant Jésus Christ) dont l’ancrage dans le monde suméro-akkadien reste puissant : la langue et les dieux sont hérités de la nuit des temps. Ornant les bas-reliefs ou les stèles votives, gravés sur des roches calcaires ou imprimés sur de la terre cuite Vénus, la Lune, le Soleil, trinité astrale qui renvoie à la fameuse triade du panthéon sumérien : Ishtar, Sin et Shamash. Vénérée à Babylone comme la reine des prostituées, Ishtar y possédait un temple où l’on venait se purifier en copulant avec l’une de ses prêtresses. Mais la cité, par delà les siècles qui verront défiler envahisseurs et bâtisseurs, monarques et pillards, dominée tour à tour par les peuplades kassites et élamites, dirigée par les Araméens et les Assyriens, conquise par Cyrus, puis Alexandre, demeure le siège immuable d’une divinité tutélaire, Marduk, pour laquelle on dressera la légendaire ziggourat, qui deviendra aussi le Bêl des Hébreux et que l’on retrouvera en Phénicie et plus tard à Carthage. Ce dieu de la fondation du monde a supplanté tous les autres dieux qui au nouvel an doivent lui rendre hommage.
Retrouvé, dans des fragments d’argile, un récit que je ne connaissais jusqu’alors que dans sa traduction, celui de notre frère en perdition, Gilgamesh, dont la légende est sans doute l’une des plus anciennes que l’histoire nous ait légué. Les morceaux du texte, pour la plupart brisés et corrompus, proviennent des quatre coins du globe où ils sont précieusement conservés. Je possède la version traduite par Jean Bottéro et ce n’est pas sans émotion que j’ai relu sur une tablette morcelée (les fragments dits « de Berlin ») ces quelques lignes qu’un stylet a tracé il y a des milliers d’années :
« Pourquoi rôdes-tu Gilgamesh ?
La vie sans fin que tu recherches, tu ne la trouveras jamais !
Quand les dieux ont créé les Hommes, ils leur ont assigné la mort,
Se réservant l’immortalité à eux seuls !
Toi, plutôt, remplis-toi la panse, demeure en gaîté jour et nuit ;
Fait quotidiennement la fête ;
Danse et amuse toi, jour et nuit ;
Accoutre-toi d’habits bien propres, lave-toi, baigne-toi ;
Regarde tendrement ton petit qui te tient par la main,
Et fais le bonheur de ta femme serrée contre toi !
Car telle est l’unique perspective des Hommes ! »
Comme chacun sait, le héros n’a pas écouté les paroles de la tavernière et s’est précipité vers son destin. Ainsi, en est-il des Hommes qu’habite un étrange démon qui tantôt convoite la pomme de la connaissance, tantôt voudrait caresser la peau écailleuse du puissant Python.
La seconde partie de l’exposition est consacrée à l’imagerie de Babylone dans les religions du Livre, ainsi qu’aux travaux des savants et des archéologues qui ont retiré des sables du désert les vestiges de l’antique cité. Quelques belles toiles flamandes, des manuscrits hébreux, arabes et chrétiens, tous richement illustrés, des incunables aussi, racontent l’histoire de Nemrod et des peuples dispersés, fable d’entre les fables, qui a malheureusement occulté pendant deux mille ans la vraie légende des Hommes ainsi que leur histoire. Ce triomphe n’est finalement rien d’autre que celui du Verbe sur la seule matière : ainsi l’hébreu de la Bible a survécu au delà du petit royaume de Judée, au delà du seul cercle des douze tribus, se greffant à l’araméen et au grec, tandis que le sumérien est mort, lentement supplanté par des langages moins vénérables certes, mais connus de tous, et ses récits par d’autres, non que leur message fût obsolète ou jugé incertain, mais parce qu’il n’enchaînait plus les images aux mots. L’esprit des Hommes s’avère aussi fécond qu’il est oublieux. Suis longtemps resté devant le célèbre Nabuchodonosor de William Blake qui indique bien à quel tréfonds de vice et d’affaissement moral associe-t-on en Occident le monde mésopotamien. J’apprécie au plus haut point l’œuvre du poète et du peintre, mais j’avoue que cette représentation m’a prodigieusement agacé, même si je sais lire derrière les étiquettes que l’artiste échange astucieusement, la substance immuable dont nos mythes sont faits.

mai 10, 2008 à 7:53
Je crois que ma visite au Louvre ne va plus tarder.sans doute, cet été!
Bise