Le vers à moitié vain (XLVI)

Sisyphe

Il faut imaginer Sisyphe heureux dit-on,
Enchaîné à l’Enfer par l’assemblée des dieux
Charriant l’impossible auquel l’audacieux
Fils d’Eole a voué sa vie de hanneton.

Né souverain, berger rusé autant que fourbe,
Tu lutteras sans fin pour que de cette tourbe
Aussi lourde qu’un roc, aussi vaste qu’un monde,
Un horizon jaillisse en ces lieux immondes.

Mais qu’as-tu fait l’ami pour mériter ce sort ?
As-tu manqué d’honneur, as-tu tué ton père ?
A ta femme as-tu dit préférer les hétaïres ?
A tes fils as-tu mis de l’esclave le mors ?

Certains voudraient qu’un crime en accompagne un autre,
Qu’est trahison le fait de se moquer du maître,
Rébellion impie que de ne pas paraître
Au jugement dernier où les âmes se vautrent.

Tu as vendu secrets, raconté que, volage,
Le dieu des dieux volait la fille à son papa,
Mais pire encore as-tu refusé le trépas
Et permis aux humains de vivre sans nuage.

Oui, la mort est otage et Arès impuissant
Quand Sisyphe insoumis a enchaîné Hadès
En sa maison de terre. As-tu trompé déesse,
Perséphone naïve, en jurant sur ton sang :

Mais peut-on jamais dire au mortel qui se bat
Pour vivre sous le ciel à l’ombre de son arbre,
Qu’il manque à son devoir, que meilleur est le marbre
Où vont tous ces héros que le destin abat ?

Tes méfaits sont les miens brave Corinthien,
Et j’aimerais aussi, comme toi, sous l’élytre,
Accomplir pour toujours, insecte au libre arbitre,
Une œuvre vaine au grand merdier que tu soutiens.

2 réponses vers “Le vers à moitié vain (XLVI)”

  1. Mythes et légendes élégamment revisités à une époque où on les a oubliés.
    délicieusement décallé!
    Bise

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