Les souvenirs d’Ulad (III)

Les jeux de mains

« – As-tu vu ce prodige ? as-tu vu cet enfant ?
- non l’ami, je ne sais rien sinon ce qu’on dit…
»
Racontait-on qu’Ulster avait connu furie
Et agitation : un matin de printemps
Avait paru celui qui jetterait l’effroi
Aux rang des ennemis ruminant vaines gloires,
Semant la jalousie dans la mesnie des rois,
La désolation aux serments dérisoires
Que femme fait le jour des blanches fiançailles,
Que l’homme arbore au cou quand il pense à ripaille.
Convoitant horions, de ces héros les bosses,
Est-il venu avec son petit bouclier
Et son épée de bois, rêvant d’associer
Sa fougue aux cris de joie des gamins à la crosse,
Epoumonant leur voix après la balle en cuir
Etourdissant l’intrus dont l’œil s’est mis à luire !

« - As-tu vu ce prodige ? as-tu vu cet enfant ?
- non l’ami, je ne sais rien sinon ce qu’on dit…
»
Sans prier davantage, il fait, incontinent,
Chuter tous les joueurs et cesser la partie,
Car tant de force est mise à l’appui de ses coups
Que Setanta ne peut éviter le courroux,
Ni les plaies qu’il appose à leurs chefs échauffés.
« Qui es-tu ? » lui crie-t-on, « les fils du roi tu viens
Défier en troublant nos jeux, tirant pouffées
De rire au lieu de fuir. Qui es-tu ? Fils de rien !
»
A ces mots de dédain, le héros voit jaillir
Son œil droit de l’orbite et le gauche agrandir
A la façon d’un bol au globule inouï,
Sa bouche s’élargir comme une gueule ouverte
Incrustée de poignards, son corps, comme une ouïe
Fendue, teintée de sang, son âme découverte…

« - As-tu vu ce prodige ? as-tu vu cet enfant ?
- non l’ami, je ne sais rien sinon ce qu’on dit…
»
En moins de temps qu’il faut pour jaillir au serpent,
Setanta en abat vingt-cinq, les autres fuient
A sa seule apparence : une sainte terreur
Egaille l’assemblée des jouvenceaux en pleurs,
Quand la sainte fureur au front impétueux
Ne veut cesser encore, empressée d’en découdre.
Mais il faut redescendre au pays fastueux,
Effacer sur son corps les traces de la foudre
Et faire cesser enfin cette voix qui l’informe :
« Tu es ce grand guerrier dont parlent les récits ! »
Peu lui chaut au héros ce visage difforme
Aux grincements de dents qui effraie les nantis.
« - As-tu vu ce prodige ? as-tu vu cet enfant ?
- Non ! » répond Conchobar, « qu’il vienne maintenant…»

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