Archive pour août, 2008

Les vestiges du soir (le 16 décembre 1995)

Posted in archéologie on 31 août 2008 by laviedesbetes

La France fonctionne au ralenti depuis deux semaines. A Paris, pas un train, pas un métro, pas un bus ne circulent. La majorité des banlieusards doit supporter des heures d’embouteillage avant de pouvoir atteindre son lieu de travail. D’autres sont coincés à domicile, souvent avec leurs enfants, perdant et de l’argent et des jours de congés. La municipalité a réquisitionné les bateaux mouches qui servent matin et soir à transborder d’est en ouest de nombreux salariés. Pour la plupart, nous devons nous lever aux aurores pour nous lancer à l’aventure dans les rues de la capitale où règne une indescriptible pagaille. Les bouchons encombrent les quartiers du centre jusque tard dans la matinée et les trottoirs sont parcourus par une foule compacte de marcheurs où se mêlent de dangereux patineurs ainsi que des cyclistes qui zigzaguent entre les piétons. Il n’est plus question de respecter les moindres règles de prudence : tous se faufilent entre les véhicules qui s’entassent aux carrefours, empiétant sur le moindre espace encore disponible. Les lois de la jungle ont supplanté celles de la circulation.

Les collègues viennent en majorité à pied. Certains doivent accomplir deux heures de marche avant de rejoindre leur poste. Dans les couloirs, tout est particulièrement calme : les rares agents encore présents devisent avec un air morose ; tous pensent aux difficultés à venir, au chemin du retour dans le froid et la pénombre… La « solidarité du secteur public » s’est avérée être une parfaite gabegie, car le premier élan passé, s’est rapidement instaurée la résignation : les travailleurs escomptent et prédisent le pourrissement de la situation, seul capable de faire sortir le pays, à grand renfort de compromis boiteux, de l’engluement de la grève générale. Le désabusement règne en maître, l’humour noir et l’ironie grinçante l’accompagnent souvent… Fort heureusement, le Parisien ne se laisse pas abattre facilement ! Il est à parier que ce dernier, une fois sorti de l’ornière de la prise d’otage déguisée, n’hésitera plus à voter avec ses pieds…

Les miens arpentent trois heures durant le bitume parisien. Avant l’aube, je descends la rue de Belleville, déjà agitée et odorante, pour atteindre le faubourg du Temple et la place de la République où s’entassent voitures et véhicules utilitaires. L’étroite rue de Temple semble déjà paralysée, les grossistes tuant le temps en bavardages, sans grand espoir d’être livrés ni de voir le moindre client. Dans les bars du quartier, j’entr’aperçois les clients du comptoir, l’œil hagard, d’un autre âge, qui nous voient passer l’esprit déjà embrumé au petit blanc ou au calva… Quand j’atteins l’Hôtel de Ville, je sais que j’ai parcouru environ la moitié de mon chemin. Ensuite, je remonte la rue de Rivoli jusqu’à Châtelet, englué dans le flot épais des marcheurs que déversent vers cette artère toutes les rues adjacentes. Après l’Île de la Cité et la fontaine Saint-Michel bien triste en ces matins d’hiver, la rue Danton puis le boulevard Saint-Germain qui paraissent bien calmes comparés au déferlement de la rive droite. Le bureau n’est plus qu’à une vingtaine de minutes.

Les citoyens se crispent quand il s’agit d’évoquer les conséquences de ce mouvement. Ainsi, les grands magasins n’auraient enregistré que 40% de leur chiffre d’affaire habituel et des grévistes, particulièrement mobilisés, commenceraient à s’inquiéter pour le bouclage de leur fin de mois. L’annonce, par la presse, du remboursement de leurs jours de grève aux cheminots de la SCNF a causé une vague d’indignation parmi les agents du secteur public : certains d’entre eux, dont quelques collègues, ont perdu d’importantes parts de salaire dans un mouvement qui, objectivement, ne sert en rien leurs intérêts corporatistes. « Nous avons lutté pour les cheminots ; ils vont gagner et nous on se sera bien fait avoir ! » m’a dit dernièrement une copine de la CFDT. A droite comme à gauche, les rangs se forment et les esprits se verrouillent sous la bannière des idées éculées et des slogans creux. Notre société est devenue comptable de fait de chacune de nos destinées, responsable en dernier ressort de nos échecs et de nos insuffisances, garante, à elle seule, de nos chances de succès, de notre droit au bonheur. Nous attendons de sa part le sacrifice ultime, celui que nous-mêmes ne ferons pas pour elle : étrange renversement de perspectives ! L’idéalisme, désormais, consiste à calculer ses chances et à maximiser ses profits au sein du caravansérail qu’est devenu le monde. L’intérêt général, somme toute, n’est que cette forme de compromis que l’agrégat des individus parvient tant bien que mal à dégager et qui lui permet, fermant les yeux sur les entreprises d’autrui, de mieux garantir le droit de propriété. Spengler parlait, pour qualifier cette phase de déréliction des ordres et des pouvoirs, des classes et des groupements, de l’ère des Césars. Weber, quant à lui, imaginait, sur le plan des valeurs, que les Hommes de la société moderne se livreraient à une sombre guerre des dieux, chacun étant devenu le maître étalon en toutes choses.

Goth save the Queen (of the Dead) – 5

Posted in videodrome on 30 août 2008 by laviedesbetes

Bauhaus – Bela Lugosi’s dead

http://fr.wikipedia.org/wiki/Bauhaus_(groupe)

Chroniques du cirque (LI)

Posted in chroniques on 29 août 2008 by laviedesbetes

C’est avec un certain plaisir que j’ai renoué avec le rythme régulier de la vie professionnelle. Conformément à mes calculs et à mes espérances, j’ai élu domicile au cœur de la capitale. Le matin, j’émerge du métro Châtelet derrière le théâtre de la Ville pour me glisser en douceur dans la peau du cadre que je serai une journée durant : je laisse filer la vigie de la tour Saint-Jacques, enfin débarrassée de ses encombrants pansements de toile et d’acier, puis remonte vers la Seine avec, en ligne de mire, au bout de la rue Saint-Jacques, l’observatoire de la Sorbonne et son toit globuleux. Autour de moi, tout est encore paisible : à peine quelques passants la tête enfouie dans leurs pensées matinales et déjà les touristes, en petites grappes, qui furètent et musardent, l’appareil photo en bandoulière et les genoux à l’air. Le long des quais, les véhicules se font rares, filant à tombeau ouvert sur l’asphalte grise, aspirés, tels des billes d’acier, par l’aimant de la métropole. Sous mes pas, le sillon mouvant et noir du fleuve que sondent les piles des ponts ; à cette heure, ni bateaux mouches, ni péniches pour venir brouiller le déploiement du long ruban liquide que surplombe des façades calcaires, monumentales. Je m’accoude un instant au garde-fou pour contempler le vol souple des mouettes, enviant leur aisance à glisser là où un corps humain ne connaîtrait que les lois stupides de la gravité. Je devine, de Notre-Dame, les pinacles décapités et les gargouilles sauvages, envisageant, avec envie et gourmandise, les rayons encombrés des librairies du quartier Latin que j’arpenterai quand midi sonne. Puis le marché aux fleurs et ses variétés exotiques qui plantent une serre tropicale au cœur de l’île de la Cité. Je débranche alors mon baladeur et campe le personnage que je suis pour quelques heures encore…

Le vers à moitié vain (LXVII)

Posted in bouteille à l'encre on 27 août 2008 by laviedesbetes

Zoo-morfle

Son petit doigt montre à son père
Un étonnant spectacle : un singe,
Hirsute et maigrelet taquine
Un congénère en poils, en cris,
Coursant le quadrumane, un frère
Aussi mignon que sans méninges.
« Lui c’est Paul ! » dit sa moue coquine,
« Tout fou c’est moi ! » Julien s’écrie
Tandis qu’au sol, dans la poussière
Et les gnons, se lave le linge :
« Et le papa ? » Ma joie mesquine
Ignore un vieux macaque gris…

***************
Canotage

Le canot de mes joies
Où rire siamois
De mes fils fait écho
Au glouglou, au clapot
Des mes rames en bois,
Avance lentement,
Par tribord, de guingois,
A bâbord indolent.

Le canot de mes peines
Où je sue pour mener
Une coque ancienne
Aux replis ombragés
D’un lac de pacotille,
Croise des volatiles
Et des petits enfants
Qui m’épient, méfiants.

Le canots de mes rêves
Où l’on répond aux coups
Qu’aviron font en grève
Par des cris de voyous,
File bon vent, croiseur
Paré pour la godille,
Défiant caboteur,
Se riant des torpilles.

Le canots de mes fins
Où je mène grand train,
Galérien heureux,
Se faufile, oublieux
De l’art et des manœuvres
Pour offrir un chef d’œuvre
Aux deux marins peau douce :
Un nid, à fleur d’eau pousse !

loquedus…

Posted in iconographe on 27 août 2008 by laviedesbetes

Dans le nord de la France, aux confins de la Normandie et de la Picardie, ces étranges témoins d’un autre âge, celui où la peste sévissait, épargnant ça et là quelques villes et villages dont les habitants qui croyaient au miracle plus qu’à la chance, consacrèrent les lieux où, selon la légende, le terrible fléau s’était arrêté en parant certains arbres des vêtements de leurs malades . J’ai vu les mêmes troncs habillés en Limousin, près de La Coquille.

Le livre des lectures (XVIII)

Posted in citations on 26 août 2008 by laviedesbetes

“Le droit ne poursuit pas la vérité. (…) Le droit ne poursuit pas l’utilité, le bien être des hommes, leur sûreté, leur enrichissement, le progrès, la croissance ; du moins, n’est-ce pas son objet proche, direct, immédiat. (…) Le droit est mesure du partage des biens. D’après une formule répétée par la plupart des philosophes et juristes à Rome (très proche de celle qu’on vient de citer de l’Ethique d’Aristote), le rôle du droit est d’attribuer à chacun le sien. Suum cuique tribuere (de tribuere : répartir).”

Michel VILLEY, Philosophie du Droit, Vol. I

“Où est donc celui que célèbrent vos auteurs, l’homme dirigeant les affaires de la patrie, qui au lieu de se plier à la volonté du peuple, se soucie de son intérêt véritable ?”

“Ce sont nos fautes en effet, non le hasard, qui font que, si nous avons encore le mot de République, nous n’avons plus depuis quelque temps déjà la chose.”

CICERON, De la République, Livre V

“Il y a plusieurs publics : parmi lesquels, il n’est pas impossible d’en trouver quelqu’un qui ne conçoive pas de plaisir sans peine, qui n’aime point de jouir sans payer, et même qui ne se trouve pas heureux si son bonheur n’est en partie son oeuvre propre dont il veut ressentir ce qu’elle lui en coûte.”

“Nietzsche, slave de langue allemande.”

Paul VALERY, Variété II

“Bien plus qu’au nombre des problèmes préexistants qu’elle résout, une philosophie authentique se reconnaît à la qualité de ceux qu’elle propose.”

Thomas de QUINCEY, Lettre à un Jeune Homme dont l’Education a été négligée

La contine des cantines (XLII)

Posted in contines on 25 août 2008 by laviedesbetes

La mauvaise foi : celle de ces dévots qui nous prédisent le purgatoire et qui nous font vivre un enfer.

On reconnait les inconstants à leur habituelle propension à se rendre indignes des hommages qui leur sont faits.

Certains soirs, si je laissais filer ma plume, elle me raconterait que le temps nous échappe comme un mince filet d’air et que de lui nous échoit la seule perception, volatile, d’une certaine… fraîcheur.

Les regrets et les remords : avec les uns, nous donnons des coups d’épées dans l’eau, avec les autres, nous dansons sur des charbons ardents.

Qu’est-ce que l’orgueil sinon cette cuirasse qui protège l’amour-propre des attaques de la vérité ?

Parfois, je suis heureux d’être méchant, comme un loup dans la bergerie.

Les couches superficielles : présage de trésors enfouis ou simple voile jeté à la face du néant ?

Les mots nous trahissent à la façon des derniers fidèles d’une cause perdue. Un à un, ils s’en vont, presque à regret, irrésistiblement, nous laissant seuls à l’abandon du silence.

Le dilettantisme est le mal de notre temps. Chacun sait que pour la promotion d’une idée, la défense d’une cause, le respect de valeurs, il oeuvrera à fonds perdus. Hic et nunc, le sacrifice n’est lui-même d’aucun secours.

La fin ultime de ce monde ne veut-elle pas que chacun de ses éléments, pris séparément, n’en est aucune ? Ne veut-elle pas l’insensé des relations de causalité et l’incertitude des corrélations ? Est-ce à dire que cette fin veut le mystère tout comme nous voulons sa dissipation ?

Dark Side of the Folk

Posted in playlist de 7h00 du matin on 25 août 2008 by laviedesbetes

Current 93 – Silent Song
Death in June – Blood Victory
Sol Invictus – Against the Modern World
Storm of Capricorn – Veuves de Guerre
Belle Epoque – de Beaux Lendemains
Wappenbund – Freda (Dein sind die Rosen)
Einstürzende Neubauten – Blume
Test Dept – Jerusalem

Goth save the Queen (of the Dead) – 4

Posted in videodrome on 24 août 2008 by laviedesbetes

Sisters of Mercy – Temple of Love

La seule et unique version agréée par les créatures de la nuit… Le duo était improbable avec la chanteuse israélienne Ofra Haza dont certains clips sont rigardissimes, mais qui possède une voix sublime. Ils l’ont pourtant fait, juste avant de tomber eux-mêmes dans l’ultime disgrâce du bégaiement. Les Sisters ont enchanté quelques unes de mes soirées mémorables, celles où ivre mort, je finissais par terre ou, mieux, étalé sur une table. Bref, un chouette morceau.

Les vestiges du soir (28 février 2004)

Posted in archéologie on 24 août 2008 by laviedesbetes

Un « Homme », qu’est-ce en définitive ? Un bon citoyen, respectueux des lois et de la collectivité ? Un bon croyant qui honore Dieu et applique scrupuleusement ses commandements ? Un bon père qui aime et éduque ses enfants ? Un bon époux, fidèle et attentif ? Un bon élève, studieux et motivé ? Un bon artisan qui maîtrise parfaitement son art ? Un bon chercheur, curieux et patient ? Un bon soldat qui donne à ses camarades l’exemple du courage et du sacrifice ? Un bon chef, exemplaire autant que juste ? Un bon ouvrier, fier de sa conscience de classe ? Un bon patriote qui aime son drapeau et chante avec ferveur l’hymne national ? Un bon Terrien, soucieux de l’écosystème et de la biodiversité ? Un bon administrateur qui met un point d’honneur à reverser des dividendes à ses actionnaires ? Un bon ami qui offre son épaule et ouvre son cœur sans arrière-pensée ? Un bon vivant qui jouit de tout et de tous ? Un bon grand-père qui fume la pipe et sucre les fraises ?Un bon sujet soumis et libre ? Un bon amant qui fait hurler de plaisir ses maîtresses ? Un bon égoïste qui tire systématiquement la couverture à lui ? Un bon joueur qui sait ce qu’il doit à la chance ? Un bon garçon à sa maman, à son papa ? Un bon gars ? Un bon à rien ? Un bon coup ? Un bon Samaritain ? Un bon con ?

Rien de moins certains et définitifs que ces rôles que nous nous assignons des dizaines d’années durant, consubstantiels, diront certains, à notre condition de fonctionnaires… « Etre un homme », c’est vivre aux confins de l’inutile, échafauder et maintenir un monde vain comme seul monde possible, un monde fragile où prospèrent une volonté avide et la peur de l’Ombre, pour lequel le don et la perfection sont des idéaux que mutile le moindre de nos actes, dans lequel l’amour et la beauté sont aussi rares et douteux qu’innombrables les chercheurs d’or… Nous avons bâti une chambre des tortures, un paradis hérissé de mauvaise conscience, suintant le désir refoulé, un enfer peuplé de monstres compatissants et geignards… Notre crime le plus grand : avoir créé ce monde de toutes pièces ! Notre excuse : ou bien le jeu ou bien l’anéantissement ! Notre fierté : croire que ce monde possède un sens immanent, qu’il mérite que nous vivions pour lui, que nous mourrions sans rien renier de nos vieilles rengaines, passionnés que nous sommes par notre plus belle invention, la quête de la vérité.