La France fonctionne au ralenti depuis deux semaines. A Paris, pas un train, pas un métro, pas un bus ne circulent. La majorité des banlieusards doit supporter des heures d’embouteillage avant de pouvoir atteindre son lieu de travail. D’autres sont coincés à domicile, souvent avec leurs enfants, perdant et de l’argent et des jours de congés. La municipalité a réquisitionné les bateaux mouches qui servent matin et soir à transborder d’est en ouest de nombreux salariés. Pour la plupart, nous devons nous lever aux aurores pour nous lancer à l’aventure dans les rues de la capitale où règne une indescriptible pagaille. Les bouchons encombrent les quartiers du centre jusque tard dans la matinée et les trottoirs sont parcourus par une foule compacte de marcheurs où se mêlent de dangereux patineurs ainsi que des cyclistes qui zigzaguent entre les piétons. Il n’est plus question de respecter les moindres règles de prudence : tous se faufilent entre les véhicules qui s’entassent aux carrefours, empiétant sur le moindre espace encore disponible. Les lois de la jungle ont supplanté celles de la circulation.
Les collègues viennent en majorité à pied. Certains doivent accomplir deux heures de marche avant de rejoindre leur poste. Dans les couloirs, tout est particulièrement calme : les rares agents encore présents devisent avec un air morose ; tous pensent aux difficultés à venir, au chemin du retour dans le froid et la pénombre… La « solidarité du secteur public » s’est avérée être une parfaite gabegie, car le premier élan passé, s’est rapidement instaurée la résignation : les travailleurs escomptent et prédisent le pourrissement de la situation, seul capable de faire sortir le pays, à grand renfort de compromis boiteux, de l’engluement de la grève générale. Le désabusement règne en maître, l’humour noir et l’ironie grinçante l’accompagnent souvent… Fort heureusement, le Parisien ne se laisse pas abattre facilement ! Il est à parier que ce dernier, une fois sorti de l’ornière de la prise d’otage déguisée, n’hésitera plus à voter avec ses pieds…
Les miens arpentent trois heures durant le bitume parisien. Avant l’aube, je descends la rue de Belleville, déjà agitée et odorante, pour atteindre le faubourg du Temple et la place de la République où s’entassent voitures et véhicules utilitaires. L’étroite rue de Temple semble déjà paralysée, les grossistes tuant le temps en bavardages, sans grand espoir d’être livrés ni de voir le moindre client. Dans les bars du quartier, j’entr’aperçois les clients du comptoir, l’œil hagard, d’un autre âge, qui nous voient passer l’esprit déjà embrumé au petit blanc ou au calva… Quand j’atteins l’Hôtel de Ville, je sais que j’ai parcouru environ la moitié de mon chemin. Ensuite, je remonte la rue de Rivoli jusqu’à Châtelet, englué dans le flot épais des marcheurs que déversent vers cette artère toutes les rues adjacentes. Après l’Île de la Cité et la fontaine Saint-Michel bien triste en ces matins d’hiver, la rue Danton puis le boulevard Saint-Germain qui paraissent bien calmes comparés au déferlement de la rive droite. Le bureau n’est plus qu’à une vingtaine de minutes.
Les citoyens se crispent quand il s’agit d’évoquer les conséquences de ce mouvement. Ainsi, les grands magasins n’auraient enregistré que 40% de leur chiffre d’affaire habituel et des grévistes, particulièrement mobilisés, commenceraient à s’inquiéter pour le bouclage de leur fin de mois. L’annonce, par la presse, du remboursement de leurs jours de grève aux cheminots de la SCNF a causé une vague d’indignation parmi les agents du secteur public : certains d’entre eux, dont quelques collègues, ont perdu d’importantes parts de salaire dans un mouvement qui, objectivement, ne sert en rien leurs intérêts corporatistes. « Nous avons lutté pour les cheminots ; ils vont gagner et nous on se sera bien fait avoir ! » m’a dit dernièrement une copine de la CFDT. A droite comme à gauche, les rangs se forment et les esprits se verrouillent sous la bannière des idées éculées et des slogans creux. Notre société est devenue comptable de fait de chacune de nos destinées, responsable en dernier ressort de nos échecs et de nos insuffisances, garante, à elle seule, de nos chances de succès, de notre droit au bonheur. Nous attendons de sa part le sacrifice ultime, celui que nous-mêmes ne ferons pas pour elle : étrange renversement de perspectives ! L’idéalisme, désormais, consiste à calculer ses chances et à maximiser ses profits au sein du caravansérail qu’est devenu le monde. L’intérêt général, somme toute, n’est que cette forme de compromis que l’agrégat des individus parvient tant bien que mal à dégager et qui lui permet, fermant les yeux sur les entreprises d’autrui, de mieux garantir le droit de propriété. Spengler parlait, pour qualifier cette phase de déréliction des ordres et des pouvoirs, des classes et des groupements, de l’ère des Césars. Weber, quant à lui, imaginait, sur le plan des valeurs, que les Hommes de la société moderne se livreraient à une sombre guerre des dieux, chacun étant devenu le maître étalon en toutes choses.


