Les souvenirs d’Ulad (IV)
Confrontation
Conchobar :
« Tu viens à moi auréolé de souffre
Et ceint de ta colère. On dit qu’un gouffre
En ton visage s’ouvre, un puits mortel
Où sourdent les flots noirs, terrible autel
Au dieux de l’effroi ! Comment se fait-il
Qu’un seul enfant, tant de bardes subtils
Et de guerriers audacieux, effraie ?
Eux qui de toi ne savent que l’orfraie
Des cris que font ceux que tu as chassés,
Mes fils en sang, meurtris, pantins cassés… »
Setanta :
« Ô roi, ô grand roi, d’Ulster souverain
A nul autre pareil, au cœur d’airain
Sans merci, ni regret, chef des Ulates
Qui tuent leurs ennemis comme les blattes,
Ecrasant leur nid dans une joie cruelle.
L’innocente furie pour rituel,
J’ai bousculé tes fils, rougi leur face
Autant que maltraité ta noble race
A la fois par amour, par convoitise
Aussi : ai-je commis quelque traîtrise ? »
Conchobar :
« Non point mon cher enfant, tu aurais dû
A nos lois te plier, car c’est l’indu
Qui jette l’univers dans l’embarras,
Chamboulement fatal aux apparats !
Pour obtenir la récréation
De mes blonds marmots, leur protection
Tu devais acquérir, au lieu de quoi
Reviennent-ils en pleurs : n’importe quoi
Plutôt que déshonneur, tout sauf la honte !
Je pressens ton nom, petit mastodonte… »
Setanta :
« Fils de Dechtiré et de Sualdam,
M’as-tu vu naître trois fois au grand dam
Des hommes de ton clan. Loin j’ai grandi,
Mais dans mes rêves d’enfant, j’ai brandi
La lance de frêne et le bouclier,
Sûr que le sort te voudrait l’allié
De ma fortune ainsi que de mes dons.
En vain, implorera-t-on mon pardon,
Evitera-t-on mon courroux terrible :
A la guerre, je serai invincible ! »
Conchobar :
« Tu es de mon sang, je le reconnais,
Mais je ne suis pas du tien, tu le sais.
Embrasse ton oncle et roi, toi qui n’es
Qu’un enfant que ma sœur, jadis, berçait. »
Setanta :
« J’aimais de ma mère le sein, mais j’aime
Encore plus les périls de l’outre-tombe !
Peux-tu m’offrir des scribes les poèmes,
Du monde la soif, qu’à toi seul j’incombe. »
Ainsi fut scellée l’étrange alliance
D’un roi roué, d’une héroïque enfance.