Les vestiges du soir (le 10 avril 1994)

Reçu un très belle lettre de P. que j’espère bien un jour détourner de ses lectures « alimentaires » pour la gagner à des œuvres substantielles, seules à même de nourrir sa sensibilité littéraire exacerbée. Une fois encore, nous nous sommes ratés lors de son dernier passage à Paris… Elle envisage de revenir bientôt pour visiter le musée Marmottan. Je ne goutte guère Monet, mais ses Nymphéas créent, pour qui s’y laisse prendre, un monde de sensations qui permet d’entrevoir l’essence des choses, invitant à une perception dépouillée de l’accessoire qui constitue cette sorte de gangue où vivent, enchâssées, les formes élémentaires. Ainsi, dans ces toiles, les couleurs – ce mariage de forces contrariées – peuvent-elles être décomposées par un jeu subtil de l’esprit afin de laisser entrevoir, en deça de la synthèse qu’elles proposent, l’accommodement provisoire de particules totalement libres.

Mon amie achève son courrier par une bien belle phrase qui m’écorne un peu, mais que je me dois de méditer : « la passion mortifère dont tu parles et qui te rend si sombre n’est pas l’amour : tout au plus est-ce un rêve – ou un cauchemar – que l’on nourrit seul, isolé, par peur (ou par lâcheté) d’affronter une réalité trop cuisante. »

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Visite du musée de Cluny où j’ai revu la série des Dame à la Licorne. La luminosité et la fraîcheur de ces tapisseries leur confèrent un caractère intemporel. Je me suis littéralement perdu dans la contemplation de cette féerie, ne sachant plus qui admirer de la bête fabuleuse ou de la Belle amoureuse… de son propre reflet. Dans une crypte, à deux pas des anciens bains romains, j’ai posé les mains sur la lourde dalle qui recouvrait un sarcophage de pierre. Un long frisson est monté en moi, comme une liane invisible : froideur du sépulcre abandonné. J’ai découvert que ce lieu accueillait jadis les dépouilles de trois grands maîtres de l’ordre de Saint-Jean.

Début de soirée dans un pub de la rue Mouffetard. J’y ai passé de longues heures, parfaitement seul, à écouter de la musique folk jouée par des musiciens qui se faisaient payer en nature, à grand renfort de bière brune. J’écoutais les ballades tristes en me disant que ces simples notes valaient mieux que n’importe lequel de mes mots. Parfois, il m’arrive de m’échapper pour flotter comme ici, à la façon de cette nappe de fumée qui envahissait l’habitacle, m’infiltrant par les moindres interstices des ces vies calfeutrées pour exiger ma pitance de vampire des âmes… Parfois, je rêve éveillé. Je me souviens m’être enfui, craignant l’overdose, à l’approche d’une équipe de rugby à la joie tapageuse… Me reviennent ces vers de La Jeune Parque que je livre à mon ironie vertébrale :

« Si loin que je m’avance et m’altère pour voir
De mes enfers pensifs les confins sans espoir…
Je sais… Ma lassitude est parfois un théâtre.
»

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