L’abrutissement auquel m’ont conduit ces dernières semaines de travail se traduit par une migraine persistante, qui cesse à peine au réveil et qui revient rapidement à mesure que le faisceau des servitudes se resserre autour de moi… Je ne lis plus, ni n’écris, sinon, de temps à autres des courriels ou des sms pour donner de mes nouvelles et en prendre de mes amis. Le soir, je m’effondre plutôt que ne m’endors, aspiré par mon lit un peu comme une masse de plomb le serait par un duvet de plumes. Dimanche dernier, j’ai retrouvé Suzan à la fondation Cartier pour l’expo Depardon/Virilio. Comme de coutume, nous avons beaucoup échangé sur l’ordonnancement relatif de nos existences et la difficulté que nous avions l’un et l’autre à stabiliser nos vies affectives. Je concède que les contraintes qui s’imposent à elle confinent davantage aux clauses léonines d’un contrat injustes qu’à des choix d’existence, que j’ai infiniment plus de marges de manœuvre que mon amie ; il n’en reste pas moins qu’elle et moi, comme tant de monde, naviguons à vue sur le même banc de nage où s’essoufflent, où suent tant d’autres galériens de l’amour.
Mes désillusions récentes, comme toujours, me conduisent à m’interroger, tant sur les causes objectives du ratage que sur ce qui, en moi, ne tourne pas rond, mes incohérences, mes inconséquences ou mes lâchetés. Pour le coup, sans que cela me dédouane en quoi que ce soit, j’ose penser que ce qui m’a perdu, au sens purement topographique, est une forme d’aveuglement qui m’a interdit de voir les évidences qu’on tentait de me mettre sous le nez. Ma force et ma cécité me venaient d’une foi intérieure et cette foi emportait la conversion de tout ce qui m’entourait, y compris les porteurs d’évidences qui, eux-mêmes, se sont vraisemblablement trouvés en porte-à-faux, sur le point de troquer leur vérité contre la mienne. Ce conflit, ce « brouillard » des sentiments ont engendré un espace virtuel dans lesquels prenaient forme, un à un, en bon ordre, tous mes fantasmes. Une fois encore, j’ai constaté à quel point les jeux de l’amour mettaient aux prises des protagonistes qui ne partent pas à armes égales et ne vont pas du même pas : l’un entraîne souvent l’autre dans sa féerie ou dans ses névroses.
J’ai sans nul doute mal compris l’être à qui j’avais affaire. J’ai négligé ce qui ne collait pas avec mes plans et l’ai conduit à entrer de gré ou de force dans mes projets, à mes conditions et à mon rythme. Elle n’était certes pas exempte de reproches, mais j’aurai dû rapidement comprendre que nous ne pourrions jamais vivre ensemble, que notre rapprochement était tout sauf durable. J’ai entretenu, par passion pour ce doux sentiment qui me berçait nuit et jour, le mirage d’un possible qui n’existait vraisemblablement pas, courant, comme un seul homme, à notre perte commune. Tout m’alertait pourtant, tout. J’ai tout ignoré, mettant sur le compte de puissances extérieures ce qui émanait du plus profond de la femme que je chérissais. En définitive, n’est-ce point mon amour qu’elle a aimé plus que moi ?
Bref, un matin, ou tard le soir, le voile tombe et la scène s’éclaire par le jeu froid et mécanique de la raison. A-t-on été sincère ? Certainement. A-t-on été honnête ? Jusqu’à un certain point. Le plus étrange c’est que l’on se dit, une fois revenu de cette fantastique aventure, qu’on ne peut aimer totalement éveillé. Je n’ai ni regret, ni amertume, ni ressentiment. Je suis fier d’avoir pu ressentir cette force intérieure qui nous élève au dessus de nous-mêmes, qui rend beaux et désirables certains actes de la vie qui, sinon, seraient seulement triviaux et nécessaires. J’espère ne pas avoir fait mal, ni mal fait, sachant qu’à nouveau, bientôt, mon âme solitaire se nouera à ce démon des Hommes qui gouverne leur vie par le truchement des rêves et du désir, cet angelot aux flèches de gros calibre, l’Amour.