Mardi, déjeuner à Bercy Village avec Corinne que je revoyais pour la première fois depuis trois ans, mais avec qui j’avais eu, durant cette longue parenthèse, quelques échanges épistolaires qui nous rappelaient l’un à l’autre combien avaient été agréables ces quelques instants passés ensemble à la terrasse d’un café ou à la table d’un restaurant, quand, sous prétexte de discussions professionnelles, nous participions, plus ou moins consciemment, à une sorte de jeu de séduction à base de regards appuyés ou de longs silences, suscités parfois par le frôlement involontaire de nos doigts et celui, qui l’était moins, de nos jambes.
Toujours aussi élégante et svelte, elle m’accueillit avec ce léger sourire que j’aime tant, un sourire qui vient perturber son délicat visage portant comme un gant le masque du sérieux. C’est à table, sous le doux soleil de printemps, que je sentis que quelque chose ne tournait pas rond. Je trouvai mon amie soucieuse, comme si une ombre, presque palpable, se fut installée entre elle et moi, l’empêchant de savourer nos retrouvailles, l’empêchant même de profiter de la douceur du jour. J’avais en tête l’émotion intense que nous avions ressentie l’un l’autre cet après-midi là, rue de Rennes, lorsque nos lèvres s’étaient furtivement unies et la gêne qui, ensuite, s’était emparée de nous. Je l’observai attentivement, tentant de lire dans ses beaux yeux clairs ourlés de longs cils, les motifs de cette moue persistante. « Je suis très fatiguée en ce moment » me répondit-elle lorsque je l’interrogeai directement, « j’ai quelques petits soucis de santé qu’il me faut régler ». Puis nous parlâmes de nos métiers respectifs, de nos projets, de nos enfants. Je devinai à quel point elle avait dû ronger son frein ces dernières années, elle si dynamique et performante, mais limitée dans ses ambitions légitimes par un temps partiel auquel, pourtant, elle n’a jamais renoncé, préférant différer certaines promotions plutôt que de confier son petit garçon aux soins d’un tiers.
Tandis que nous devisions, je me laissais bercer par le son de sa petite voix fluette, presque enfantine, à la tonalité que j’accueillais jadis avec joie lorsqu’elle m’appelait au bureau pour me poser une kyrielle de questions toutes plus complexes les unes que les autres, pour me faire part de demandes auxquelles il m’était interdit de surseoir tant elles étaient, à ses yeux bien sûr, de la plus extrême importance. Parfois, répondais-je par un long silence, trahissant alors la profondeur, sinon de ma réflexion, du moins de ma rêverie ! Corinne est une femme dont lentement je m’étais épris, pour laquelle je ressentais une immense tendresse ainsi qu’un puissant désir. Nous n’eussions pas été et l’un et l’autre engagés que nos vies se seraient immanquablement liées l’une à l’autre.
Au moment de partir, au sommet du grand escalator, je la regardai intensément en lui demandant à nouveau si tout allait bien. Soudain, elle avança sa main, me touchant l’extrémité du coude et répondit : « je dois me faire opérer bientôt, mais n’aies pas peur, il n’y a rien de grave ». Je sentis ma gorge se serrer, mais n’osai poser d’autre question. Souriante, elle m’embrassa et nos chemins se séparèrent.