L’Irlande se choisit un roi…
Près de l’âtre, au milieu des siens, engourdi
Par le sort jeté, vaincu par une maladie
Aux relents de l’orgueil, le Héros somnole.
Sur son front moite, hanté de gloriole,
Une main fine et le regard pesant de son fils.
Lune après lune, elle reste à ses côtés,
Jour après jour, prend-il de ses nouvelles,
Et la maîtresse avoue que l’aisselle
Est brûlante, que nulle nouveauté
N’est advenue pour rompre le maléfice.
Ensemble, ils refont le récit de la chasse,
Revivant près du lit la rencontre et le songe
Qui ont mené cet homme coriace
A n’être qu’une bête sous la longe
D’une puissance à l’insigne malice.
Tandis qu’ils devisent, chuchotant,
L’apparat d’une cour, chars en tête
Et chiens huant tout autour, faisant fête
Aux nobles de l’Irlande, chahutant
Comme il se doit, parlant joute, rêvant lice.
C’est une bousculade, un grand chambardement,
Quand ils entrent à la suite du roi Conchobar
Les druides aux barbes drues et les devins aussi,
Et pour sceller l’instant, les bardes un peu jobards,
Cherchant un signe, avides des preuves d’une prophétie !
Sans se préoccuper de celui qui, étourdiment,
A provoqué les dieux et qui gît pantelant,
Découvrant à la taille l’insigne rutilant
D’une élection : « les deux ceintures rouges ! »
Disent-ils presque en cœur, sans qu’un ne bouge.
Le monarque d’Ulad s’écrie : « il est là l’imminent
Roi de toute l’île, Lugaïd, que tout désigne,
Que tout entraîne vers Tara l’immortelle
Où l’on amène dans un char le plus digne
Des chefs, pour que paix règne, éternelle ! »
Tous opinent, tous jurent, tous font le serment
De conduire sain et sauf le jeune homme…
Le malade, soutenu par sa mie, s’est redressé,
Toisant la ronde des gentilhommes
Où se dit que Cuchulain est terrassé.
« Mon fils, il est dit que tu seras roi des rois !
N’oublie pas de ton père les conseils :
Sois sans bruit ni fureur, ne joue pas les bouffons
Qui se gonflent d’orgueil, fie-toi à tes pareils,
Ne maltraite personne, ne sois pas fanfaron. »
Reprenant son souffle, le héros perçoit
Quelque ironique rumeur, mais n’y prête guère :
« Avisé et sage tu seras, probe et généreux,
Cédant à la raison, évitant la colère
Comme la peste, et le désir dangereux. »
S’enfle le brouhaha à tel point que sa voix
Désormais tonne entre les murs : « sois, mon fils,
Le plus noble support de la justice
Et ne maltraite pas les faibles et les vieux,
Du bien d’autrui, de sa femme, ne sois pas l’envieux. »
Et c’est un pouffement à l’instant où le roi
Jure à son père de se conformer en tous points
A ses commandements. Chacun se pince les lèvres,
Tous prient pour que le Chien ne voie point
L’ironie des plus grands pour l’enfant et sa fièvre.