J’entre doucement dans ces eaux où peu à peu l’on commence à compter autant les années qu’il reste à vivre que ceux, qui pour une raison ou une autre, nous ont quittés ou s’apprêtent à le faire. Je découvre ainsi à quel point sont abîmés les êtres qui m’entourent, combien les âmes et les enveloppes ont été cabossées par le temps qui passe inexorablement, par les avanies qu’il apporte avec lui, pareil au vent mauvais annonciateur de la tempête. Parfois, inspiré sans doute par mon instinct de préservation, je recherche mes propres bosses, j’épie la moindre marque qui indiquerait une plaie ou les prémices d’un ravage à venir. Tout cela finira mal, telle est l’amère leçon des choses. J’admire, en toute humilité, le courage de tous ceux qui font face au malheur, qui supportent sans broncher les misères de la vie, la solitude ou la maladie. J’admire encore plus, peut-être, ceux d’entre nous qui, en toute connaissance de cause, passent outre le constat et les certitudes pour vivre pleinement l’instant présent, donnant à l’existence un tour agréable et joyeux, irradiant ceux qui vivent avec eux, ceux qui les côtoient, d’une lumière apaisante, éclairant ce monde voué au froid et aux ténèbres des confins d’où tout a jailli en des temps immémoriaux, d’une vraie chaleur humaine, de celle qui nous rappelle combien peut être belle cette fragile condition, cette délicate enveloppe où repose, en définitive, le cœur même de notre dignité et peut-être aussi l’univers tout entier. J’admire ceux pour qui la vie n’est pas qu’un théâtre des vanités, ceux qui ne voient pas en elle uniquement le règne dur et implacable d’une loi, fut-elle, divine, naturelle ou scientifique. Enfin j’admire ceux qui, conscient du poids des circonstances, sachant que le hasard et la chance résument à eux seul ce que l’on désigne pompeusement par le terme de providence, continuent de vivre sous le sceau de l’espoir.
Qu’en est-il cet espoir ? Celui d’une meilleure fortune ou d’un gain supérieur ? Non point, mais l’idée simple que l’existence vaut la peine d’être vécue, qu’en elle sourd le sens immanent des choses, celles que nous ne comprenons pas, tout comme celles qui peuvent nous révolter. L’être humain est balancé entre deux tentations : le combat ou bien le repos. En lui se rencontrent, se concentrent, s’agitent, s’assemblent, en quelque sorte, l’être et le néant, le chaos et le vide abyssal, la fugacité de l’instant et l’éternité, l’instinct de vie et la mort. Il ne se retrouve lui-même complètement ni dans l’une ni dans l’autre, mais prospère dans une sorte d’équilibre, fragile et instable, où les frontières restent poreuses, entre des forces qui irriguent sa vie, dont pourtant il ne connaît ni la source, ni la direction, ni même la place où elles finiront par s’épandre avant que de disparaître, avant, peut-être, de jaillir à nouveau. Le mystère de ce monde-ci n’a peut-être d’autre nom que celui de « Naissance ». N’y a-t-il pas quelque étrangeté à constater que nous ignorons tout de la nôtre ? A mesure que j’avance vers ma fin, je sens confusément que la seule réponse possible gît peut-être là, inviolée, aux origines de toutes choses. A mesure que je me désassemble, à mesure que je me dissous, je devine que la clé pourrait être ce lien ténu mais essentiel, ce fil d’Ariane qui non seulement unit et tisse entre elles maintes particules pour donner vie à cet être de « synthèse » que nous sommes, mais qui aussi attache indéfectiblement cet être sensible et raisonnable aux deux bornes de sa destinée.
Quand, hier au soir, une amie m’a avoué que les nouvelles la concernant n’étaient pas bonnes, que le cancer contre lequel elle lutte, seule et sans le moindre traitement médical, avait repris le dessus après des mois d’accalmie, je n’ai pas su quoi répondre, sachant pertinemment qu’elle refuserait le secours de la médecine (elle a été médecin), ainsi que toute forme de pitié ou de lamentation. Je savais aussi que l’impuissance, apanage de ceux qui demeurent dans l’attente de leur tour, n’avait ici pas droit de cité. C’est elle qui m’a rasséréné. Cette femme encore jeune, aussi sage que charismatique, continue de répandre cette joie de vivre qui la rend si attachante, de partager, avec les mécréants dont je suis, la belle Lumière qui étincelle dans son regard de jais et ses dents d’une blancheur parfaite, de porter autour d’elle cette « bonne parole » faite de douceur et d’amour, de dire que ce que nous appelons la fin lui promet, à elle, la plus belle des renaissances.
d’Ernst von Salomon : il y a dix ans ce livre m’avait enthousiasmé ; aujourd’hui, il me désole à maints égards. L’activisme féroce du temps de crise, lorsque le pouvoir politique déliquescent n’opposait que peu de résistance aux flèches de la jeunesse, le cède à une passivité totale quand la tyrannie la plus noire a jeté son ombre sur des consciences qui se voulaient libres, dans un style ombrageux et altier, aristocratiques pour tout dire. Combien les esprits forts, doués de surcroît d’une puissance d’analyse et d’une inventivité rares, peuvent s’aveugler sur le sens du combat à mener, combien la tradition et la révolution peuvent trahir leurs idéaux respectifs et vouer à l’impuissance leurs combattants par des calculs d’épicier digne du bourgeois honni, l’Allemagne de Weimar, et surtout ses adversaires, nous en donnent l’exemple. Pouvait-il seulement en être autrement ? Etait-il possible d’échapper à l’impasse où le nazisme conduisait nationalistes et communistes par un jeu savamment orchestré ? Fatalement les mots et les slogans, les livres et les concepts, l’idéal, son devoir-être et sa mauvaise conscience, devaient avoir le dessous dans leur combat contre le conformisme, la paresse et les frustrations adossés à la brutalité et à la vulgarité des gros bataillons de croyants. Les chemises brunes occupaient le pavé et s’en prenaient aux plus faibles… Quant à la politique et à la lutte pour le pouvoir, les urnes ont aisément pallié les risques dune révolution où le petit bourgeois aurait joué sa chemise. La vraie rupture avec la démocratie, le renoncement à la liberté passaient par le peuple et le jeu des mécanismes électoraux : cette erreur d’appréciation de la révolution dite « conservatrice », son isolement hautain et son élitisme pompeux, lui ont coûté, sinon la vie, du moins toute sa crédibilité. Comment ne pas croire, en effet, que ces hommes n’ont pas préparé, par leur action continue et l’agitation des esprits qu’ils ont menée à son terme fatal, l’avènement d’Hitler ? A leur corps défendant peut-être, mais en affaiblissant Weimar, ils ont bel et bien jeté l’Allemagne, sa civilisation et son histoire, dans les bras d’un Raspoutine et d’une église d’assassins aux slogans besogneux et à la démagogie rampante. Certes, ont-ils préservé pour la plupart leur intégrité morale et physique ; certes, ont-ils fait souvent preuve de courage ; certes…