Chroniques du cirque (LXXV)
J’entre doucement dans ces eaux où peu à peu l’on commence à compter autant les années qu’il reste à vivre que ceux, qui pour une raison ou une autre, nous ont quittés ou s’apprêtent à le faire. Je découvre ainsi à quel point sont abîmés les êtres qui m’entourent, combien les âmes et les enveloppes ont été cabossées par le temps qui passe inexorablement, par les avanies qu’il apporte avec lui, pareil au vent mauvais annonciateur de la tempête. Parfois, inspiré sans doute par mon instinct de préservation, je recherche mes propres bosses, j’épie la moindre marque qui indiquerait une plaie ou les prémices d’un ravage à venir. Tout cela finira mal, telle est l’amère leçon des choses. J’admire, en toute humilité, le courage de tous ceux qui font face au malheur, qui supportent sans broncher les misères de la vie, la solitude ou la maladie. J’admire encore plus, peut-être, ceux d’entre nous qui, en toute connaissance de cause, passent outre le constat et les certitudes pour vivre pleinement l’instant présent, donnant à l’existence un tour agréable et joyeux, irradiant ceux qui vivent avec eux, ceux qui les côtoient, d’une lumière apaisante, éclairant ce monde voué au froid et aux ténèbres des confins d’où tout a jailli en des temps immémoriaux, d’une vraie chaleur humaine, de celle qui nous rappelle combien peut être belle cette fragile condition, cette délicate enveloppe où repose, en définitive, le cœur même de notre dignité et peut-être aussi l’univers tout entier. J’admire ceux pour qui la vie n’est pas qu’un théâtre des vanités, ceux qui ne voient pas en elle uniquement le règne dur et implacable d’une loi, fut-elle, divine, naturelle ou scientifique. Enfin j’admire ceux qui, conscient du poids des circonstances, sachant que le hasard et la chance résument à eux seul ce que l’on désigne pompeusement par le terme de providence, continuent de vivre sous le sceau de l’espoir.
Qu’en est-il cet espoir ? Celui d’une meilleure fortune ou d’un gain supérieur ? Non point, mais l’idée simple que l’existence vaut la peine d’être vécue, qu’en elle sourd le sens immanent des choses, celles que nous ne comprenons pas, tout comme celles qui peuvent nous révolter. L’être humain est balancé entre deux tentations : le combat ou bien le repos. En lui se rencontrent, se concentrent, s’agitent, s’assemblent, en quelque sorte, l’être et le néant, le chaos et le vide abyssal, la fugacité de l’instant et l’éternité, l’instinct de vie et la mort. Il ne se retrouve lui-même complètement ni dans l’une ni dans l’autre, mais prospère dans une sorte d’équilibre, fragile et instable, où les frontières restent poreuses, entre des forces qui irriguent sa vie, dont pourtant il ne connaît ni la source, ni la direction, ni même la place où elles finiront par s’épandre avant que de disparaître, avant, peut-être, de jaillir à nouveau. Le mystère de ce monde-ci n’a peut-être d’autre nom que celui de « Naissance ». N’y a-t-il pas quelque étrangeté à constater que nous ignorons tout de la nôtre ? A mesure que j’avance vers ma fin, je sens confusément que la seule réponse possible gît peut-être là, inviolée, aux origines de toutes choses. A mesure que je me désassemble, à mesure que je me dissous, je devine que la clé pourrait être ce lien ténu mais essentiel, ce fil d’Ariane qui non seulement unit et tisse entre elles maintes particules pour donner vie à cet être de « synthèse » que nous sommes, mais qui aussi attache indéfectiblement cet être sensible et raisonnable aux deux bornes de sa destinée.
Quand, hier au soir, une amie m’a avoué que les nouvelles la concernant n’étaient pas bonnes, que le cancer contre lequel elle lutte, seule et sans le moindre traitement médical, avait repris le dessus après des mois d’accalmie, je n’ai pas su quoi répondre, sachant pertinemment qu’elle refuserait le secours de la médecine (elle a été médecin), ainsi que toute forme de pitié ou de lamentation. Je savais aussi que l’impuissance, apanage de ceux qui demeurent dans l’attente de leur tour, n’avait ici pas droit de cité. C’est elle qui m’a rasséréné. Cette femme encore jeune, aussi sage que charismatique, continue de répandre cette joie de vivre qui la rend si attachante, de partager, avec les mécréants dont je suis, la belle Lumière qui étincelle dans son regard de jais et ses dents d’une blancheur parfaite, de porter autour d’elle cette « bonne parole » faite de douceur et d’amour, de dire que ce que nous appelons la fin lui promet, à elle, la plus belle des renaissances.
29 juin 2009 à 11:12
Et que penser de ces béats, ces fatalistes, ces donneurs de leçons qui, voyant bien les dégradations, les dégâts, se disent et disent à la ronde des platitudes infectes et répétées, du style, « c’est la vie », « on a l’âge de ses artères », « qu’importe les années pourvu qu’on reste jeune dans sa tête », ceux –là même qui affectent d’égoïsme les souffrants, les douloureux, ceux pour qui le temps est dur.
Que savent –ils au fond de la cruauté du miroir ? Même à 20 ans ils l’ignoraient.
Alors l’espoir, oui, celui de vivre encore de belles choses, partagées. Parce que devant le miroir nous sommes toujours seuls.
Arthémisia
29 juin 2009 à 6:55
“Devant le miroir nous sommes seuls” ô combien tu as raison. Je pense toutefois qu’il y a un ordre des choses, que cet ordre prévoit que les générations succèdent aux générations, que les aînés éduquent les plus jeunes jusqu’au jour ou ceux-ci prendront la relève… Ce qui me choque profondément, c’est cette sorte de roulette russe à laquelle nous sommes contraints et qui fait que certains sont rappelés avant que d’avoir pu donner le meilleur d’eux-mêmes, parfois même avant d’avoir reçu quoi que ce soit de la vie. C’est naïf, mais sincère.
30 juin 2009 à 4:01
Comme je te comprends!
Ça se saurait si la vie était juste. Mais elle n’epargne rien au laid, au vieillissant,au malade, ne lui garde au mieux que la compassion et au pire la solitude. Et avec ça il faut sourire… Pas facile…
Arthemisia
30 juin 2009 à 5:17
je suis déjà venue lire ton billet hier
et n’ai mis aucun commentaire car cela touche très justement dans des questions trop vives en ce moment
on a effectivement beaucoup de difficulté à accepter ce qui nous parait de l’ordre de l’injuste, et de l’injustifiable de la maladie, du handicap, ou de la mort qui touchent les “trop” jeunes pour ça
mais j’avoue avoir aussi beaucoup de révolte face au vieillissement et à la diminution difficilement supportables que vivent les plus âgés
la durée de la vie est prolongée grâce aux progrès de la médecine, mais parfois à quelle condition de souffrance morale
30 juin 2009 à 12:43
Certes, Tisseuse, il n’y a jamais de gains substanciels sans pertes équivalentes… Mais là, au moins, se dit-on que cela procède d’une volonté trop humaine. La répartition des rôles, la distribution des grandeurs et des servitudes de la vie, la ventilation entre les êtres humains de l’actif et du passif de cet étrange bilan (comptable) qu’est la condition de mortels, tout cela ne laisse de me surprendre, voire de me confondre en perplexité… Certes, au global, quand il est fait abstraction de chacun d’entre nous, l’existence semble retrouver un sens, un semblant d’équilibre… Une fois encore, pas de gain possible sans perte, pas de conquête sans sacrifice… Là est l’amère leçon que nous devons méditer encore et encore.
4 juillet 2009 à 1:05
Peut-être que ta dernière phrase rachète tout le reste. Je n’ai pas grand’chose à dire, connaissant bien la bête, j’ai encore mal au ventre et à l’âme rien qu’à l’évoquer. Ton amie…je la trouve admirable d’avoir pris sa vie en main. Et d’en faire ce qu’elle décide. Il y a peu d’êtres humains debout, je suis toujours bouleversée d’entendre quelqu’un témoigner qu’ils existent bien.
4 juillet 2009 à 8:56
Merci d’être passée. J’aime beaucoup tes derniers textes, même si je sens qu’ils t’ont coûté.