… mais rien ne presse.
Les Hautes côtes
Un soleil de printemps sur les coteaux de Nuits,
Sur les coteaux de Beaune engourdis, maigrelets,
Où le bourgeon naissant présage du collier
Que portera Bacchus : ici l’or est un fruit.
Le long de la grand-voie, le chapelet des bourgs,
Le prestige des noms, l’étroitesse des cours
Où l’on fait bon accueil à l’averti palais
Qu’émouvra une voûte : ici l’or est un chais.
Dans les celliers de taille aux jointures moisies,
Sur les toits ruisselant de lumière et les murs
Des bâtisses cossues, la même modestie,
L’humilité suprême aux années suspendue,
Vouée à la terre et au ciel, seule aventure
A pouvoir espérer de nos mondes perdus.
Retour au Sahara, à cette scène aux portes du désert où Kit et Port regardent tous les deux le ciel vaste et clair : il lui confie son pressentiment que cette masse impénétrable a pour fin de les protéger « de ce qu’il y a derrière ». « Et qu’y a-t-il derrière ? » lui demande-t-elle avec angoisse. « Rien que du noir. La nuit absolue ». Ces quelques phrases, parmi tant d’autres, visent et touchent juste… L’évidence du corps qui souffre et vibre comme la peau d’un tambour ; la certitude que le voyage n’est jamais qu’une modulation de l’éternel ennui qui apporte le désert au cœur de chaque Homme ; victoire de la solitude qui, sans cesse plus pesante, progresse à mesure que s’effilochent les conventions sociales et que deviennent inutiles les colifichets de la vie bourgeoise ; obstacle de la langue qui mettent à nu la barrière des vies manifestement insociables.
La citation qui précède le roman m’obsède elle aussi, car elle résume, à la façon légère et définitive d’un aphorisme, une conviction profondément ancrée en moi, celle que peu d’entre les Hommes ont à proprement parler un destin, conviction que partage Gracq dans son Beau ténébreux et qui revêt ici une formulation nouvelle : « la destinée de chaque Homme ne lui est personnelle que dans la mesure où il lui arrive de ressembler à ce que sa mémoire contenait déjà » (Eduardo Mallea).
Les petits bourgeois (espérance de vie oblige) ont de beaux jours devant eux.
Quels sont ces droits dont me barde la société et dont je devrais lui savoir gré ? Comment un être aussi insignifiant que moi pourrait-il jouir de telles prérogatives à proprement parler exorbitantes ? Posséderais-je quelque qualité cachée qu’il ne me serait impossible d’apprécier à sa juste valeur et qu’elle a sue déceler en moi ? La société prétend me distinguer d’entre les Hommes en me faisant leur égal : elle doit avoir ses raisons.
Les femmes belles le sont de manière irrévocable à partir de trente ans. Quand fuient la jeunesse, la fraîcheur et la douceur angélique d’une peau de satin, la fermeté d’une cuisse ou la perfection d’un galbe, s’opère une sélection qui met en valeur chez certaines l’élégance de la mise ou de la démarche, l’aptitude à poser une main ou un regard, le mouvement d’une nuque, maints petits détails qui suppléent aisément aux rondeurs lisses de l’amour enfantin et indiquent une aisance toute aristocratique.
Je relis Marc Aurèle de qui j’ai appris la complétude du monde.
« Tu ne connais pas ta chance ! » me dit-on régulièrement, comme pour prévenir mes crises de défaitisme.
Je n’idolâtre que les cadavres recouverts de vermine : je ne devrais pas m’étonner, après coup, du négligé ou de l’insolence de leurs manières !
l’Idée, aussi pure soit-elle, s’imprègne des humeurs du palais qui l’exhale. Ainsi corrompue, elle s’offre au monde…
La vie de l’adulte est le reflet d’un dégoût qui néantise les souvenirs d’enfance.
Ne jamais faire passer l’échec pour un manque de réussite.
Moi : “j’ai acheté l’ensemble des fournitures pour ta rentrée en collège”.
Paul : “ah oui ? Tu as trouvé les cahiers d’activités ?”
Moi : “oui, tout, hormis un pinceau brosse et un crayon 4 B. Pas mal non ?”
Paul (moyennement intéressé) : “oui, oui.”
Moi : “je t’ai même trouvé une superbe trousse pour tes stylos !”
Paul (soudainement suspicieux) : “ah oui ? Et elle est comment ?”
Moi : “toute noire avec le sigle de batman…”
Paul (me coupant la parole) : “quoi ??? ça va pas ??? le sigle de batman ???”
Moi :”euh ben oui, je croyais que ça te plairait ; il est discret tu sais…”
Paul (navré) : “Papa, tu sais bien que j’entre en 6ème. Rappelle-toi j’ai 11 ans !”
Moi : “oui, oui…”
Paul : “11 ans, tu sais, 1, 2, 3, 4, 5…”
Moi : “oui, merci je sais compter !”
Paul : “bon ça aurait pu être pire…”
Moi : ????
Paul : “oui, tu aurais pu prendre une trousse spiderman !”
… et ferait bien de se mettre au régime !
Notre maison, bâtie à flanc de colline au milieu des oliviers et des chênes, domine le village qui borde un ruisseau au nom fameux, le Rio grande… Nous y avons rejoint Jordane, Patrick et leurs deux garçons. Chaleur écrasante qui blanchit le ciel, dévore les paysages : à perte de vue, la campagne offre le spectacle désolant de pieds de maïs séchés, de tournesols consumés, d’une herbe rase et jaune… Les sols labourés, toutefois, dénoncent un désastre de surface : la terre est brune, grasse et compacte, encore pleine d’une humidité féconde.
Le gîte semble perdu au milieu d’une nature bruissante et odorante : construite sur un vaste terre-plein de béton, en partie pavé, largement envahi d’arbustes et de buissons, la maison est vaste, bien équipée, confortable… Au rez-de-chaussée, l’immense salle à manger au centre de laquelle trône une vénérable table en bois massif ; collés au murs, un gros buffet rustique coiffé d’une reproduction de la Cène (inspirée du Titien me semble-t-il) et, face à lui, un petit vaisselier aux vitrines regorgeant de pots et de tasses en faïence et céramique peintes ; séparée de la salle à manger par une demi-cloison ajourée de petits rectangles de verre coloré et à laquelle s’adosse une grande armoire en chêne, la cuisine américaine et son plan de travail en marbre tacheté… Partout sur les murs, des gravures anciennes, des reproductions de dessins et de lithographies. Dans le coin de la pièce, aménagé en salon, une cheminée devant laquelle sont disposées deux chaises et une table basse taillées dans d’anciennes barriques ; sur les murs qui l’encadrent, une collection de vieilles clés en fer forgé. Au pied de l’escalier qui mène aux chambres, une fausse armure en tôle qui a effrayé les enfants à notre arrivée et que nous avons tournée face au mur, comme les cancres, afin qu’elle ne blesse personne ; peint à la main sur une trentaine de carreaux de céramique, un paysage d’Ombrie à la mode médiévale. A l’étage, quatre grandes pièces blanches meublées avec goût : dans notre chambre, un petit nécessaire de toilette en faïence, un lit de fer bruni aux volutes duquel sont fixées des images pieuses cerclées de dorures ; dans celle des enfants, un magnifique lit en bois peint…
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Courte escale dans les Alpes : Chamonix fut pour nous une oasis de fraîcheur après notre long et éprouvant voyage. La ville se trouve au fond d’un entonnoir gigantesque dont les parois dentelées laissent suinter une gelée blanche et compacte. La perspective qu’elle offre, ce décor aérien proprement étourdissant, nous a fasciné de longs instants durant lesquels nous n’avons pu détacher le regard du magnifique Mont-Blanc et de son avant poste, le Pic du Midi, dont j’ignorais qu’ils étaient si proches l’un de l’autre.
Nous avons passé la soirée dans les rues du centre, non loin des flots tumultueux de l’Arve qui traversent la ville comme une coulée de métal en fusion. Le spectacle du torrent et de ses gros bouillons d’écume blanche captiva notre Julien, frissonnant sous l’effet du souffle glacé qui accompagnait la course déchaînée des eaux vives vers la vallée.
Tentation d’Ouranos
L’ébène de mes flancs à la voûte éperdue
Et mes sabots de corne époussetant le ciel,
J’avance et me confonds dans la nuit où, pendus,
Scintillent tous les feux de la nappe vermeille.
L’arène est cet empire où je vis éternel,
Ma course échevelant le nébuleux vortex
Où s’épand ma semence, où se vide mon sexe
Aussi puissant qu’est vain cet instinct paternel.
Car d’un taureau la queue vaut mieux que son génie
Fût-il le créateur du Monde : à l’agonie,
Mon œil noir ne sait plus qu’une lame mortelle
A déjà comploté, holocauste sanglant,
L’égorgement du dieu par cet enfant cruel
Qui vise l’univers au prix de mes tourments.