Vu au cinéma « La Vida Loca » de Christian Poveda. Ce documentaire sur les membres d’un gang d’Amérique centrale est sorti en salle un mois à peine après l’assassinat du réalisateur, abattu de quatre balles vraisemblablement par de un de ces jeunes avec lesquels il avait passé près d’un an et demi…
La grande force du film réside dans la façon dont la violence est introduite à l’écran : jamais explicite, sinon dans les toutes dernières images où l’on voit le passage à tabac rituel qui permet à un jeune adolescent de gagner, après dix-
huit secondes de déchaînement, ses premiers galons de soldat du crime, elle forme la toile de fond du grand spectacle de la perdition. Au petit matin, ce sont les cadavres truffés de plomb que les services judiciaires glissent dans de sinistres sacs en plastique noir pour les emporter ensuite à l’arrière d’un pick-up. De même, les récits des protagonistes donnent la chair de poule : certains exhibent des blessures à peine cicatrisées qui indiquent le nombre de balles reçues, d’autres racontent leurs exploits où se mêlent la peur et le mépris pour cet adversaire qui n’a pas pu ou n’a pas osé finir le boulot en les achevant. Enfin, toujours poignantes, ces scènes d’enterrement où le groupe se resserre autour du cercueil pour entonner des chants et des prières à la gloire de la « dieciocho », tandis que mères, sœurs et petites amies s’effondrent en sanglots sur des cadavres dont les plus vieux ne doivent guère avoir plus de 25 ans.
Je connaissais les « maras » du San Salvador à travers des photos de tatouages dont certains, très impressionnants, couvrent le visage des membres de la 18 ou de ses rivaux de la MS 13. Certains de ces tatouages, les plus visibles, pourraient avoir valeur de sanction, imposés à ceux qui ont fauté en laissant échapper un ennemi ou en causant la perte d’un compagnon d’arme. L’un des personnages de la « Vida Loca », une jeune mère, porte sur la figure un gigantesque 18 qui équivaut, hors de son quartier, loin de sa rue, à une véritable condamnation à mort ; aussi ne se déplace-t-elle jamais sans ses gardes du corps. La mort, c’est bien ce qui attend tous ces « enfants perdus »qui d’ailleurs le savent et n’attendent rien d’autre. Comme une maladie rampante, elle les rattrape un à un : La Wizard, qui a perdu un œil lors d’un échange de tirs quand elle avait dix-sept ans, reprend espoir après qu’un médecin lui a remis une prothèse neuve : discrète et émouvante, elle maquille avec un grand sourire son regard réparé, recouvrant d’un seul coup joie de vivre et dignité. Deux claquements secs et durs, comme le départ de coups de revolver : les images suivantes nous la montrent sur le carrelage sale et froid d’une table de dissection à la morgue.
http://www.lafemme-endormie.com/vidaloca/fr/vida_locaFR.html
