Ils ne sont plus que deux, âgés de 110 ans, rescapés de l’enfer et survivants de trois siècles. L’un et l’autre refusent, par avance, l’honneur douteux d’une cérémonie nationale et d’une admission au Panthéon, aux côtés du soldat inconnu : les deux derniers poilus français ont déjà pris d’autres dispositions… Ils représentent, par une étrange pirouette de l’histoire, toute la complexité de la nation française, toute sa richesse, celle que le Barrès des Diverses Familles Spirituelles de la France décrivit avec tant de passion et de sensibilité. L’un, originaire d’un village du Massif Central, ancré dans son terroir, ancien sous-officier des troupes coloniales, l’autre immigré italien, engagé volontaire… à 17 ans. Le sol et le sang de la France tels que je les conçois n’ont rien à voir, ni à faire, avec de sottes considérations juridiques. La Terre et les morts, le sacrifice et la fraternité d’armes, en disent finalement plus long sur nos attaches que notre classe, notre couleur de peau, notre religion, notre sexe. Mais ces considérations, ces survivances, paraissent tellement surannées, hors de propos dans ce monde où la quête du bonheur sert à chacun de cache misère ! L’atrocité des guerres s’évalue autant au nombre de leurs morts qu’à l’ampleur des destructions morales qu’elles peuvent engendrer. Tout cela, bientôt, ne signifiera plus rien.