« Un symbole révèle toujours, quel qu’en soit le contexte, l’unité fondamentale de plusieurs zones du réel ». Dans son Traité d’Histoire des Religions, Mircea Eliade sonde, à partir des mythes originaires et les manifestations du sacré qu’ils organisent (les « hiérophanies »), l’âme de l’homme archaïque, ce quasi-frère dont nous portons tous, quand bien même nous refoulerions ce pesant héritage, une part du rêve. Celui-ci, profond et grave, voudrait ordonner le chaos de la matière et conférer à la dimension historique de l’existence humaine une portée plus ample, osant une vision qui serait capable de subsumer les catégories du devenir et de l’accident sous celle de l’éternité.
Beaucoup connaissent ses grands classiques que sont le Mythe de l’Eternel Retour ou encore Aspects du Mythes qui ont conféré au penseur roumain sa réputation de grand mythographe à l’instar d’un Roger Caillois ou d’un George Dumézil par exemple. La plupart ignore que Eliade fut aussi un romancier de talent, d’une sensibilité et d’une délicatesse peu communes. Ainsi, la Nuit Bengali reste pour moi un véritable chef d’œuvre qui transpose au cœur de l’empire des Indes le récit des amours contrariées, sinon impossibles, d’un Roméo européen et d’une Juliette indigène. Enfin, j’ai longuement rêvé à la lecture des récits de voyage : c’est avec une délectation certaine que je repense au défilé des Brahmanes et des différentes sectes indoues à Bénarès dont il a laissé un récit coloré et quelque peu exotique dans l’un des chapitres de son Inde, continent qu’il parcourut durant plusieurs années alors même qu’il n’avait pas vingt-cinq ans.
La thématique centrale de l’ouvrage de Mircea Eliade embrasse les fameuses « hiérophanies » dont il tente d’étudier les récurrences, les points communs à travers tout leur système de liaisons et de parentés qui fait appel, soit à partir des textes d’origine (Eliade lisait couramment, entre autres langues, le sanscrit), soit d’ouvrages scientifiques de la première moitié du vingtième siècle. Il mobilise ainsi un appareil impressionnant de références érudites qui peut rapidement laisser au lecteur non attentif une impression de dispersion ou d’émiettement. Cependant, l’organisation de l’ouvrage demeure assez simple : Eliade s’intéresse successivement à la matrice des grandes divinités, tout d’abord le cosmos ou règnent les dieux « ouraniens » dont les caractéristiques majeures sont l’éloignement ainsi qu’une indifférence au sort des créatures, puis les astres (Soleil et Lune) qui abritent les grandes divinités créatrices de l’humanité dont beaucoup renvoient à la figure fécondante du Taureau et à celle, complémentaire, de la grande Mère (« la spirale, par exemple, dont le symbolisme lunaire était déjà connu à l’époque glaciaire, se réfère aux phases de la lune, mais comprend également les prestiges érotiques dérivés de l’analogie vulve-coquillage ainsi que des prestiges aquatiques (lune = coquillage) et ceux de la fertilité (double volute, cornes, etc.) »). Ensuite, il s’attèle à l’étude des signes et des formes du sacré que ceux-ci ressortent ou bien à la nature (l’eau, les arbres, les pierres,…) ou bien à l’Homme et à son activité de « production » (trilogie terre, agriculture, fécondité par exemple). Enfin, Mircea Eliade revient, dans les derniers chapitres de son traité à son thème de prédilection, l’éternel retour qu’il définit comme suit : « (…) pour paradoxal que cela puisse paraître, ce que nous pourrions appeler l’« histoire » des sociétés primitives se réduit exclusivement aux événements mythiques qui ont eu lieu in illo tempore et qui n’ont cessé de se répéter depuis lors jusqu’à nos jours. Tout ce qui, aux yeux d’un moderne, est vraiment primitif comme dénué d’importance, parce que sans précédent mythico-historique ».
En définitive, ce livre permet d’appréhender la permanence des grands récits de la création du monde, de mesurer à quel point les mythes les plus archaïques continuent d’irriguer notre imaginaire, constituant, au cœur de nos pensées contemporaines, une forme de résurgence que, la plupart du temps, notre état conscient ignore. Parfois, le fil est beaucoup moins ténu qu’il n’y paraît et le renvoi plus explicite. Ainsi, Eliade rappelle-t-il que dans les grandes explorations, notamment celles de la renaissance, se retrouvait formulée en direction des terres inconnues, la quête du paradis perdu, celle du jardin d’Eden, pays mythique par excellence. Il nous enseigne aussi que ce qui est visé dans le mythe demeure rien moins que l’unité totale, la cohérence absolue du monde à laquelle répond notre désir d’unifier ou d’abolir la multiplicité. Ainsi, le personnage même du Christ pourrait n’exprimer, selon lui, qu’une seule pensée, profonde et récurrente, une de celles qui taraude l’humanité depuis les origines et que les Romantiques ont su exprimer de façon sublime, presque définitive : le miracle de l’incarnation de la divinité dans l’Homme.