Archive pour la Catégorie archéologie

Les vestiges du soir (11 novembre 2007)

Posted in archéologie on 11 novembre 2009 by laviedesbetes

Ils ne sont plus que deux, âgés de 110 ans, rescapés de l’enfer et survivants de trois siècles. L’un et l’autre refusent, par avance, l’honneur douteux d’une cérémonie nationale et d’une admission au Panthéon, aux côtés du soldat inconnu : les deux derniers poilus français ont déjà pris d’autres dispositions… Ils représentent, par une étrange pirouette de l’histoire, toute la complexité de la nation française, toute sa richesse, celle que le Barrès des Diverses Familles Spirituelles de la France décrivit avec tant de passion et de sensibilité. L’un, originaire d’un village du Massif Central, ancré dans son terroir, ancien sous-officier des troupes coloniales, l’autre immigré italien, engagé volontaire… à 17 ans. Le sol et le sang de la France tels que je les conçois n’ont rien à voir, ni à faire, avec de sottes considérations juridiques. La Terre et les morts, le sacrifice et la fraternité d’armes, en disent finalement plus long sur nos attaches que notre classe, notre couleur de peau, notre religion, notre sexe. Mais ces considérations, ces survivances, paraissent tellement surannées, hors de propos dans ce monde où la quête du bonheur sert à chacun de cache misère ! L’atrocité des guerres s’évalue autant au nombre de leurs morts qu’à l’ampleur des destructions morales qu’elles peuvent engendrer. Tout cela, bientôt, ne signifiera plus rien.

Les vestiges du soir (2 septembre 2009)

Posted in archéologie on 13 octobre 2009 by laviedesbetes

De belles images et bons présages. Ainsi ce matin, rue Saint-Martin, marchant devant moi dans son costume sombre, un homme immense, dépassant sûrement le quintal, et qui portait dans ses bras un tout petit enfant blond. A plusieurs reprises, la grosse tête aux cheveux noirs s’approcha doucement des joues roses pour y déposer un baiser d’une rare tendresse. De l’homme je ne vis point le visage ; de l’enfant, j’aperçus le sourire parfait. Plus loin, sur le pont Notre-Dame, à deux pas de la Maison de l’orchidée devant laquelle, invariablement, je ralentis l’allure tous les matins, un duvet de plume voletait dans les airs. Frôlant ma figure, s’enroulant autour de mes mains, il s’échappa ensuite pour continuer sa route au dessus du grand fleuve.

Les vestiges du soir (le 27 février 2000)

Posted in archéologie on 9 octobre 2009 by laviedesbetes

M. m’a rappelé sans fioritures ma lacune principale, l’absolu pessimisme qui entache le moindre de mes actes, la moindre de mes paroles d’une auréole nauséeuse, insupportable à ses dires… Inutile de nier l’évidence, cet attribut ne me quitte pas et, jamais sans doute, je ne m’en débarrasserai. C’est le pire côté des choses qui m’accompagne, car mon esprit se refuse obstinément à considérer autre chose que l’inutile embarras, la probable déconvenue ou l’échec complet. Jamais, non jamais, je ne parviens à me départir de ce sentiment d’insuffisance que suscite chez moi la confrontation aux choses et à faire prévaloir, sur les manifestations intempestives de mon incapacité à vivre, les gratifications que l’existence m’accorde à pleines poignées et auxquelles je ne prête attention. La noirceur imprègne mes pensées, je dois le concéder, et confère à ma voix un ton plaintif qui a le don d’exaspérer ma compagne. La sincérité de mes jérémiades, dont elle ne doute malheureusement plus, renvoie à leur finalité : exorciser, en le nommant par tous ses noms et sous toutes ses nuances, le malheur. Méthode perverse qui rend insupportable le remède lui-même, aggrave l’état du malade et rend inévitable la contagion.

Les vestiges du soir (le 16 août 1992)

Posted in archéologie on 9 septembre 2009 by laviedesbetes

J’ai relu des notes datant d’il y a un an, de l’époque de la Sorbonne. Je passais alors, à l’issue des heures de cours, de longs moments dans une mansarde située dans les combles de la vénérable institution et convertie en centre de documentation. Nous étions toujours une bonne dizaine d’étudiants attablés devant de gros volumes ou bien farfouillant dans les quelque rayonnage à la recherche du livre qui nous éviterait le calvaire d’une recherche en bibliothèque. Pour la plupart, nous accomplissions là un petit rituel destiné à nous donner bonne conscience ! Au bout d’une demi-heure de lecture laborieuse, si une connaissance ne venait pas m’entretenir de quelque question de la plus haute importance, mon esprit se mettait inviablement, sans que je l’eusse commandé, à vaquer entre deux eaux, furetant entre deux tentations : celle de pousser plus loin encore le regard depuis la baie vitrée vers l’intérieur des appartements de la rue Cujas et celle, non moins excitante, de plonger au plus profond moi-même, là où mes désirs s’imposent sans contredit et foisonnent comme les fruits d’un éden. Souvent, lorsque je m’accordais de courtes pauses, ce n’était point pour relâcher la pression ou trouver le repos, mais pour écrire de petits contes érotiques dans lesquels je mettais en scène, dans des situations particulièrement scabreuses, les êtres que je méprisais le plus et qui offraient à mes sens (simple corrélation ou relation de causalité ?) des instants passagers de dérèglement intime. Ainsi, les pires garces, les infâmes maquereaux, celles et ceux qui m’avaient ignoré ou humilié – j’avais alors une conception assez arrêtée du genre humain – se voyaient ravalés au rang d’instruments de ma concupiscence. Des filles que je désirais, que peut-être j’aurais pu aimer, se donnaient maintenant à moi comme des chiennes en chaleur dans un déploiement de moyens qui faisaient d’elles de somptueuses courtisanes en même temps que de vulgaires catins que je bousculais à coups de pieds. J’écrivais une ou deux pages à toute vitesse avant de m’arrêter, pantelant, sous le coup d’une excitation extrême, médusé par la honte, captivé par l’effet que produisait sur moi la lecture à mi-voix de ces phrases courtes et nauséeuses. Il m’arrivait ainsi de quitter ma place en proie à des étourdissements qui ne devaient rien au surcroît de travail ou à l’hypoglycémie.

Guettant ces échappées, j’occupais mon temps à lire, à annoter des dizaines de photocopies, laissant dans les ouvrages de longs signets découpés à la hâte. J’effectuais en silence et sans lever le nez les premiers repérages, les travaux préparatoires d’une réflexion dont j’ignorais encore la teneur exacte. J’entassais des références glanées dans ces grandes bibliothèques universitaires où il faut patienter une éternité avant de voir apparaître l’in-folio ou l’in-octavo tant convoité et dont on ne connaît guère plus que la côte et le titre pris à la va-vite sur de petites fiches manipulées avec l’application du banquier qui vérifie ses liasses épaisses. Je compilais ces données afin d’en extraire un jus dont j’espérais nourrir ma propre pensée. Patiemment, je posais les jalons du travail futur, rêvant d’hypothèses originales, montant l’échafaudage d’une grille de lecture à laquelle je prétendais soumettre des oeuvres monumentales dont je voulais m’approprier le sens nouveau, par mes soins exhumé… Vanité ! Vanité !

Les vestiges du soir (12 août 2003)

Posted in archéologie on 25 août 2009 by laviedesbetes

Notre maison, bâtie à flanc de colline au milieu des oliviers et des chênes, domine le village qui borde un ruisseau au nom fameux, le Rio grande… Nous y avons rejoint Jordane, Patrick et leurs deux garçons. Chaleur écrasante qui blanchit le ciel, dévore les paysages : à perte de vue, la campagne offre le spectacle désolant de pieds de maïs séchés, de tournesols consumés, d’une herbe rase et jaune… Les sols labourés, toutefois, dénoncent un désastre de surface : la terre est brune, grasse et compacte, encore pleine d’une humidité féconde.

Le gîte semble perdu au milieu d’une nature bruissante et odorante : construite sur un vaste terre-plein de béton, en partie pavé, largement envahi d’arbustes et de buissons, la maison est vaste, bien équipée, confortable… Au rez-de-chaussée, l’immense salle à manger au centre de laquelle trône une vénérable table en bois massif ; collés au murs, un gros buffet rustique coiffé d’une reproduction de la Cène (inspirée du Titien me semble-t-il) et, face à lui, un petit vaisselier aux vitrines regorgeant de pots et de tasses en faïence et céramique peintes ; séparée de la salle à manger par une demi-cloison ajourée de petits rectangles de verre coloré et à laquelle s’adosse une grande armoire en chêne, la cuisine américaine et son plan de travail en marbre tacheté… Partout sur les murs, des gravures anciennes, des reproductions de dessins et de lithographies. Dans le coin de la pièce, aménagé en salon, une cheminée devant laquelle sont disposées deux chaises et une table basse taillées dans d’anciennes barriques ; sur les murs qui l’encadrent, une collection de vieilles clés en fer forgé. Au pied de l’escalier qui mène aux chambres, une fausse armure en tôle qui a effrayé les enfants à notre arrivée et que nous avons tournée face au mur, comme les cancres, afin qu’elle ne blesse personne ; peint à la main sur une trentaine de carreaux de céramique, un paysage d’Ombrie à la mode médiévale. A l’étage, quatre grandes pièces blanches meublées avec goût : dans notre chambre, un petit nécessaire de toilette en faïence, un lit de fer bruni aux volutes duquel sont fixées des images pieuses cerclées de dorures ; dans celle des enfants, un magnifique lit en bois peint…

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Courte escale dans les Alpes : Chamonix fut pour nous une oasis de fraîcheur après notre long et éprouvant voyage. La ville se trouve au fond d’un entonnoir gigantesque dont les parois dentelées laissent suinter une gelée blanche et compacte. La perspective qu’elle offre, ce décor aérien proprement étourdissant, nous a fasciné de longs instants durant lesquels nous n’avons pu détacher le regard du magnifique Mont-Blanc et de son avant poste, le Pic du Midi, dont j’ignorais qu’ils étaient si proches l’un de l’autre.

Nous avons passé la soirée dans les rues du centre, non loin des flots tumultueux de l’Arve qui traversent la ville comme une coulée de métal en fusion. Le spectacle du torrent et de ses gros bouillons d’écume blanche captiva notre Julien, frissonnant sous l’effet du souffle glacé qui accompagnait la course déchaînée des eaux vives vers la vallée.

Les vestiges du soir (le 27 juillet 2005)

Posted in archéologie on 29 juillet 2009 by laviedesbetes

Eglise de Zabbar où j’ai assisté à une scène plus qu’étonnante. Sept à huit vieux Maltais, hommes et femmes, attendaient patiemment l’ouverture des portes de la belle église baroque, tandis qu’à quelque distance, je photographiais la façade et le parvis gardés par deux grandes statues de saints. Au passage, je vérifiai in situ cette vieille coutume maltaise dite de « l’heure du diable » consistant à dérégler sciemment une des horloges du clocher de façon à induire ce dernier en erreur au cas où, malintentionné cela va sans dire, il voudrait se mêler à la danse… Lorsque la sacristain ouvrit les grilles, le petit groupe entra puis s’installa rapidement dans les premières travées de la nef. Me faufilant à sa suite, j’entamai en silence mon inspection de Notre-Dame des Grâces que tous les guides décrivent comme une des plus belles églises de l’île, mais dont le surnom, le « sanctuaire », ne laissait pas de m’intriguer. J’étais plongé dans mes réflexions quand j’entendis s’élever dans mon dos le son de voix puissantes et monocordes : le groupe des fidèles chantait, sans la moindre retenue, des louanges au Seigneur utilisant la vaste nef comme une caisse de résonance. Lançant à la pelle les « Ave » et les « Gloria » dans une sorte de latin aux accents inconnus de moi, ces hommes et ces femmes immobiles semblaient participer à un rituel bien rodé, chacun entonnant sa propre partie au moment précis où le voisin achevait la sienne, le tout sans jamais qu’un seul regard ne soit échangé. Je ne parvenais à détacher les yeux de cet étrange spectacle, unique étranger au beau milieu d’une célébration à laquelle il paraissait difficile d’assister sans passer pour un gêneur. Soudain, au milieu de la demi-pénombre, j’eus l’impression que l’on me regardait fixement. En effet, tour à tour, en pivotant lentement leur visage en ma direction, les membres de la petite assemblée se mirent à m’adresser de curieux regards. Bien que jetés à la dérobée, ils n’en étaient pas moins dépourvus de toute affabilité et indiquaient clairement que pour moi, la seule voie possible était celle de la sortie. Pas un mot, pas un reproche, mais une hostilité qui devenait palpable alors même que les chants continuaient imperturbablement. Sans demander mon reste, ni m’attarder davantage sur les joyaux de Zabbar, je sortis prestement, soulagé d’en finir avec ces bien étranges paroissiens.

Les vestiges du soir (29 mai 2005)

Posted in archéologie on 19 juillet 2009 by laviedesbetes

Soirée électorale : les Français ont largement rejeté le projet de constitution européenne qui leur était soumis par la voie du référendum… Ce n’est pas tant le résultat de ce scrutin qui fait problème que sa signification profonde : loin de refuser la bureaucratie morne et procédurière qui préside aux destinées de l’Union, loin de critiquer l’impuissance politique des Gouvernements, loin d’en appeler à une forme de leadership ou, du moins, à une meilleure expression de la volonté des peuples européens, la France, une fois encore, a fait montre de son égoïsme et de son esprit casanier. Il y aurait beaucoup à dire de cette Europe de papier qui écarte du champ de ses préoccupations les vraies questions politiques, celles de la puissance et de l’empire, celles de la paix et de la guerre, celles de la conquête des nouveaux marchés et des nouveaux territoires… Que penser de la frilosité du petit bourgeois français qui en appelle à l’exception culturelle quand il n’est question que de la défense d’intérêts provinciaux ? Une autre Europe, selon lui, serait possible : une Europe protectrice des avantages sociaux qui, de surcroît, garantirait à ses populations le plein emploi, une Europe pacifique qui réussirait à défendre les principes humanitaires sans jamais user des moyens violents et coercitifs de la force armée, une Europe laïque et tolérante qui prétendrait, du même coup et sans conteste, au magister moral d’une société humaine en voie de mondialisation.

La vérité est triviale en France : le petit bourgeois a le don de travestir ses intérêts personnels, ceux de sa corporation, sous les atours chamarrés d’un Verbe haut et fort qui déroule à profusion les images et les poncifs généreux, qui dissimule parfaitement, sous sa coupe ample et confortable, l’indigence du projet collectif. En parfait rentier, le Français se fout comme d’une guigne de l’Union européenne, comme il ignore souverainement les principes qui fondent sa république ; seule le motive, outre l’appât du gain et le moindre effort, la l’attribution égalitaire de l’un et de l’autre ! En parfait opportuniste, il choisira l’opérateur dont le système de répartition offrira, non pas tant le meilleur gain possible, que la garantie d’un revenu minimum, tant il est vrai que le modèle de l’Etat providence, hérité de deux siècles d’administration légale-rationnelle, n’a ici rien perdu de sa force… L’art de vivre à la française consiste aujourd’hui à faire passer pour grand et généreux, les seuls accès de bassesse et la médiocrité inhérents à toute créature douée de “raison”…  joli score, en effet !

Les vestiges du soir (le 12 janvier 1999)

Posted in archéologie on 18 juin 2009 by laviedesbetes

J’achève le second volume de la Méditerranée. Paradoxalement, moi qui attendais avec impatience le défilé des événements censés ponctuer le règne du « roi prudent », lassé par l’accumulation de détails sur l’état de l’économie au XVIème siècle, j’avoue avoir été particulièrement déçu par la troisième partie du maître ouvrage de Braudel qui décidément reflète la tournure d’esprit de l’historien, son acharnement à ne point vouloir conclure, tout empêtré qu’il est dans le maquis des citations puisées aux sources d’une documentation pour le moins inépuisable. L’exposé des faits sous l’angle chronologique, mois par mois, voire semaine par semaine, en devient prodigieusement ennuyeux même si on ne peut nier la rigueur de la démarche assise sur la plus grande minutie d’exposition. Mais qu’entend-il démontrer ? Que veut-il nous faire entendre ? La primauté des tendances lourdes (financières, commerciales, démographiques, technologiques,…) sur l’accident des diplomaties, la contingence des choix politiques, la relative impuissance des monarques et des empires face au cours, sourd et inexorable, des choses ? Ou encore, le caractère relatif de ces notions, chères à l’histoire, que sont la suprématie et le déclin ? Intéressant certes, mais tout cela manque de liant : l’analyse poussée à fond n’ouvre jamais à la synthèse, à ce moment décisif que constitue l’énoncé du concept. Les recherches se focalisent sur le fait décisif, ce fait dont le poids, qui peut être infime, fait pencher la balance d’un côté plutôt que de l’autre. Mais le déséquilibre n’est jamais qu’une nuance qui mérite encore d’innombrables développements… Pas de théorie, peu d’explications, une description détaillée de la scène où se dénoue le destin de la Mer intérieure, où s’achève son histoire au profit de l’Océan… Braudel décrypte les signes avant-coureurs d’un devenir où l’Occident, principalement les nations du Nord, occupera le premier rang et assurera son succès loin de ses bases. Je suis frustré par l’impression que me laisse une pareille lecture : sollicité en permanence, le lecteur doit mobiliser toutes ses forces et notamment sa mémoire ; pourtant, cette fouille pénible n’offre que peu de surprises et les joyaux sont rares …

Les vestiges du soir (le 18 juin 2000)

Posted in archéologie on 4 juin 2009 by laviedesbetes

Décidément, les occasions d’évoquer le Livre noir du communisme ne manquent pas : cette semaine encore, avec une collègue dont le mari fait partie de l’actuel gouvernement du Cambodge. Elle nous décrivait les méandres de l’esprit cambodgien, les conséquences d’un certain fatalisme, qui devrait beaucoup, selon elle, au bouddhisme, et de la xénophobie latente des khmers : Américains et Vietnamiens demeurent pour le peuple responsables de tous les maux passés et présents du pays, tandis que les khmers rouges figurent un accident regrettable certes (tous ont eu à le subir), mais dont on se doit de minimiser l’importance, surtout lorsque son évocation fait perdre la face vis-à-vis de l’étranger… Elle a insisté aussi sur l’impassibilité des asiatiques, leur refus de se plaindre, de laisser transparaître la douleur, d’esquisser le moindre geste de refus, autant d’actes qui pourraient être ressenti comme malséants, voire subversifs… un comble quand on pense aux destructions tant physiques que symboliques auxquelles ont procédé les complices de Pol Pot.

Un rapide retour aux sources pour illustrer la folie profonde dont furent atteints les communistes et leurs parangons, folie qui s’exprime, entre autres manifestations, par un mépris absolu de l’adversaire, sous toutes ses formes : à Gorki, qui s’interrogeait sur la politique du parti consistant à éliminer intellectuels et savants, Lénine offre cette réponse superbe : « les forces intellectuelles des ouvriers et des paysans grandissent et s’amplifient dans la lutte pour le renversement de la bourgeoisie et de ses acolytes, des petits intellectuels minables, laquais du capital qui se veulent le cerveau de la nation. En réalité ce n’est pas un cerveau, c’est de la merde » (1919).

Cet ouvrage qui balaie « l’œuvre » du communisme mondial, m’oblige à une autocritique sévère. Je me souviens, par exemple, que lors d’une soirée chez Stephen, je me suis proprement ridiculisé en avançant, en présence de P. Rigoulot (indulgent et patient), que les communistes Afghans incarnaient l’élite modernisatrice et qu’ils avaient constitué un rempart face à l’intégrisme musulman… Une connaissance plus précise des faits m’aurait conduit à un jugement moins péremptoire, les alliés de Moscou ayant frappé, sans distinction et avec une atrocité qui ne devait rien – sinon les méthodes – aux soviétiques, toutes les parties d’une société en pleine mutation.

Les vestiges du soir (21 août 2007)

Posted in archéologie on 30 avril 2009 by laviedesbetes

Contrairement à la plupart de mes contemporains, je ne crois pas que nos routes soient tracées, qu’elles répondent à un quelconque dessein accessible à une intelligence humaine, ou alors dans un sens très restreint, inutile : l’Homme reste une créature finie et, à cette finitude, tout revient invariablement… Rares sont ceux d’entre nous, hormis ces êtres d’exception dont parle si bien Gracq dans son Beau Ténébreux, qui échappent aux accidents, à la combinaison aléatoire des faits, aux événements divers qui s’imbriquent pour conduire nos vies dans une direction ou bien une autre… Si l’on accorde tant soit peu d’intérêt à la distance, parfois courte, qui sépare notre naissance de notre fin, ce qui frappe, selon moi, c’est le principe d’incertitude, les multiples contingences, les faisceaux de causalité qui agissent en nous, sur nous. Cet agrégat disparate constitue bel et bien le matériau premier de la plupart des biographies, conditionnant en grande partie les êtres qui nous entourent et que nous chérissons. Peu d’espace et pour la volonté – malgré tout ce qu’en dit Nietzsche – et pour la destinée – du fatum des romains à la prédestination des calvinistes…. Tout me paraît, en définitive, ouvert et incertain dans l’existence (« la nature est inventive » dit si justement Rémy) : ainsi, je ne peux ni me résoudre à renoncer à la liberté (la volonté, même impuissante ou bornée, demeure le principe actif de celle-ci), ni me départir d’un certain scepticisme (nos expériences, bonnes ou mauvaises, agréables ou douloureuses, sont souvent le fruit du hasard), ni perdre totalement la foi (le Destin m’apparaît comme l’idéal suprême). Bref, en ces temps de mélange et de flou, de dilution et d’oubli, d’improbable conduite par l’Homme de sa « destinée », je ne peux être ni catégorique, ni dogmatique, naviguant tout bonnement à vue… J’admets ne pas savoir si mes modestes recherches de la « voie bonne » – ma voie, celle qui répondrait à une nature ou découlerait d’une décision (cela ne revient-il pas au même ?) seront couronnées de succès. Mais l’homme vaniteux que je suis ne peut s’empêcher de chercher, de s’interroger, de vivre au crochet de ce mince espoir qu’une réponse, et une seule, existe…