J’ai revu Le Mépris avec quelque inquiétude, car ma récente lecture du roman de Moravia m’avait laissé entrevoir à quel point Godard avait pris ses distances avec sa source d’inspiration littéraire. A la structure très forte, parfois pesante, du livre, le réalisateur oppose une forme beaucoup plus souple où évoluent des personnages ambigus et, somme toute, interchangeables, alors que le roman découpe dans la matière humaine ce qui s’apparente davantage à des archétypes. Ainsi, l’œuvre du romancier italien n’autorise guère l’interprétation et ne se prête pas aux conjectures. Bien que parfois très belle, surtout lorsqu’elle évoque Capri et les flots miroitants de la Méditerranée, l’écriture n’en demeure pas moins parfaitement analytique et descriptive en ce qu’elle nous donne à observer, de loin et sans jamais prendre le moindre risque, une de ces béances que rien n’apaise jamais et qu’un Homme peut parfois porter en lui jusqu’à la fin de ses jours. Elle nous donne aussi à voir ce sur quoi, souvent, nous voulons fermer les yeux, car il n’est pas de spectacle plus hideux que le naufrage de l’amour, ce divorce des coeurs. Qui, en effet, voudrait endurer les tourments du narrateur lorsqu’il découvre, un beau matin que sa femme non seulement ne l’aime plus, mais qu’elle ressent pour lui la plus terrible des aversions ?
Le Mépris oppose à travers ses protagonistes et par un effet de miroir, les personnages d’Ulysse et de Pénélope : selon Rheingold, le double romanesque de Fritz Lang, l’un incarnerait la raison moderne, apte au calcul et orientée vers la recherche de l’intérêt ainsi que du compromis, tandis que l’autre serait ancrée dans une tradition fondée sur la vertu, la noblesse et la religion. C’est donc une différence de caractère – i.e. de substance – qui expliquerait les difficultés du couple Moltoni-Emilia, à l’instar de celles qui auraient, selon Rheingold, perturbé la relation entre les deux héros de la légende d’Homère : alors qu’Ulysse quitte Ithaque pour fuir sa compagne, alors qu’il tarde à rentrer pour reculer l’échéance des retrouvailles, c’est Emilia qui décide d’abandonner le domicile conjugal et de tromper son mari avec l’homme « opportun » qu’est Battista/Jack Palance.
A bien y réfléchir, ce livre pourrait n’être que la simple déclinaison d’une thématique constante des relations entre l’homme et la femme ? Ne serait-il pas le récit d’une vertu classique, jamais nommée, mais dont on devine qu’elle fait cruellement défaut au narrateur tandis qu’elle est cardinale aux yeux de son épouse : le courage. Sans lui, point d’admiration, ni de respect, ni d’amour possibles. Cette seule échelle de valeur m’est apparue au fil du temps comme le véritable étalon à partir duquel les femmes établissaient nos « performances » : aux yeux de la femelle, il y a une sorte d’innocuité de l’échec autant que de l’erreur, dès lors que sont sauves, chez son mâle, et ses mensurations et sa dignité. Si Moltoni se montre indigne, c’est qu’il choisit une ligne de fuite, celle de la moindre résistance ; en outre est-il chétif, car en lui, le devoir être de l’intention prend systématiquement le pas sur les effets tangibles de la volonté. Quand Emilia dit à son amant qu’il est « intelligent », celui-ci ne devine pas qu’il s’agit là, somme toute, d’une circonstance aggravante, de celles qui accentuent l’écart entre l’acte vrai, juste, et son subterfuge, tiré de l’orgueil : « j’avais de moi-même une assez haute opinion, tout au plus teintée d’une sorte de pitié, comme pour un homme peu chanceux, que le sort n’avait pas favorisé autant qu’il le méritait, mais qui n’avait rien que d’estimable ».