Archive pour la Catégorie bibliophilie

Paul Bowles

Posted in bibliophilie on 28 août 2009 by laviedesbetes

CrimePaulBowlesRetour au Sahara, à cette scène aux portes du désert où Kit et Port regardent tous les deux le ciel vaste et clair : il lui confie son pressentiment que cette masse impénétrable a pour fin de les protéger « de ce qu’il y a derrière ». « Et qu’y a-t-il derrière ? » lui demande-t-elle avec angoisse. « Rien que du noir. La nuit absolue ». Ces quelques phrases, parmi tant d’autres, visent et touchent juste… L’évidence du corps qui souffre et vibre comme la peau d’un tambour ; la certitude que le voyage n’est jamais qu’une modulation de l’éternel ennui qui apporte le désert au cœur de chaque Homme ; victoire de la solitude qui, sans cesse plus pesante, progresse à mesure que s’effilochent les conventions sociales et que deviennent inutiles les colifichets de la vie bourgeoise ; obstacle de la langue qui mettent à nu la barrière des vies manifestement insociables.

La citation qui précède le roman m’obsède elle aussi, car elle résume, à la façon légère et définitive d’un aphorisme, une conviction profondément ancrée en moi, celle que peu d’entre les Hommes ont à proprement parler un destin, conviction que partage Gracq dans son Beau ténébreux et qui revêt ici une formulation nouvelle : « la destinée de chaque Homme ne lui est personnelle que dans la mesure où il lui arrive de ressembler à ce que sa mémoire contenait déjà » (Eduardo Mallea).

Ernst von Salomon

Posted in bibliophilie on 18 juin 2009 by laviedesbetes

Le  QuestionnaireE.von Salomon d’Ernst von Salomon : il y a dix ans ce livre m’avait enthousiasmé ; aujourd’hui, il me désole à maints égards. L’activisme féroce du temps de crise, lorsque le pouvoir politique déliquescent n’opposait que peu de résistance aux flèches de la jeunesse, le cède à une passivité totale quand la tyrannie la plus noire a jeté son ombre sur des consciences qui se voulaient libres, dans un style ombrageux et altier, aristocratiques pour tout dire. Combien les esprits forts, doués de surcroît d’une puissance d’analyse et d’une inventivité rares, peuvent s’aveugler sur le sens du combat à mener, combien la tradition et la révolution peuvent trahir leurs idéaux respectifs et vouer à l’impuissance leurs combattants par des calculs d’épicier digne du bourgeois honni, l’Allemagne de Weimar, et surtout ses adversaires, nous en donnent l’exemple. Pouvait-il seulement en être autrement ? Etait-il possible d’échapper à l’impasse où le nazisme conduisait nationalistes et communistes par un jeu savamment orchestré ? Fatalement les mots et les slogans, les livres et les concepts, l’idéal, son devoir-être et sa mauvaise conscience, devaient avoir le dessous dans leur combat contre le conformisme, la paresse et les frustrations adossés à la brutalité et à la vulgarité des gros bataillons de croyants. Les chemises brunes occupaient le pavé et s’en prenaient aux plus faibles… Quant à la politique et à la lutte pour le pouvoir, les urnes ont aisément pallié les risques dune révolution où le petit bourgeois aurait joué sa chemise. La vraie rupture avec la démocratie, le renoncement à la liberté passaient par le peuple et le jeu des mécanismes électoraux : cette erreur d’appréciation de la révolution dite « conservatrice », son isolement hautain et son élitisme pompeux, lui ont coûté, sinon la vie, du moins toute sa crédibilité. Comment ne pas croire, en effet, que ces hommes n’ont pas préparé, par leur action continue et l’agitation des esprits qu’ils ont menée à son terme fatal, l’avènement d’Hitler ? A leur corps défendant peut-être, mais en affaiblissant Weimar, ils ont bel et bien jeté l’Allemagne, sa civilisation et son histoire, dans les bras d’un Raspoutine et d’une église d’assassins aux slogans besogneux et à la démagogie rampante. Certes, ont-ils préservé pour la plupart leur intégrité morale et physique ; certes, ont-ils fait souvent preuve de courage ; certes…

Daniel Defoe

Posted in bibliophilie on 7 mai 2009 by laviedesbetes

 

roman_robinson_crusoeA la lecture du chef d’œuvre de Daniel Defoe, je mesure combien l’entreprise de Michel Tournier se révèle subversive, au sens exact du mot. Vendredi ou les Limbes du Pacifique retourne complètement la perspective initiale : le héros n’est plus ce jouet de la Providence qui se plaît à nous démontrer, par l’exemple de son sort, le caractère impénétrable, et néanmoins juste, des voies qu’emprunte le Créateur pour parvenir à ses fins, mais la victime de ses pulsions, l’objet sans défense de frustrations insignes et lancinantes… Robinson apparaît comme un être soumis et pur qui, après vingt-cinq années de réclusion, jamais ne cède au découragement et craint bien davantage la mort que la solitude et la misère sexuelle auxquelles il semble s’être parfaitement accoutumé. Selon Defoe, le génie humain résiderait tout entier dans cette part divine qui lui est allouée ex ante et qui se manifeste dans cette capacité que possèderait chaque Homme, fut-il réduit à sa seule société, d’ordonner son existence selon les meilleurs principes possibles : ainsi, la sociabilité est-elle seconde, comme l’indique l’entreprise de dressage à laquelle se livre Robinson sur Vendredi et que Tournier fait ingénieusement tourner court en réintroduisant, dans leur relation, le rapport de force, la séduction, l’égoïsme natif qui font tant défaut dans la version originale où le maître trouve en son serviteur un double aussi docile que perfectible, Robinson Crusoe incarnant pour le sauvage la figure céleste du Père…

« This furnished my thoughts with many profitable reflections, and particularly this one, how infinitely good that Providence is which has provided in its government of mankind such narrow bounds to his sight and knowledge of things ; and though he walks in so many thousands dangers, the sight of which if discovered to him would distract his mind and sink his spirit, he is kept serene and calm by having the events of things hid from his eyes, and knowing nothing of the dangers which surround him »

Je ne parviens toujours pas à prendre au sérieux cette éthique de l’abandon et de la courte vue qui voudrait qu’une volonté divine supplée à toutes les faiblesses humaines et vienne épauler le naufragé dans ses entreprises dès lors qu’il accepte de s’y conformer. Je soupçonne Defoe, en contemporain des Lumières, de tenir un double discours : les actes de Robinson démentent, par le seul fait qu’ils résultent du libre arbitre et de la raison humaines, son propre discours moral et sa vision fataliste du monde. In fine, on pourrait fort bien imputer au seul hasard, les circonstances dans lesquelles la délivrance du héros intervient…

Enfant, j’avais adoré – et j’adore toujours – ce récit aventureux et édifiant. La version abrégée des Deux Coqs d’Or (1964), que je possède encore, me paraît assez fidèle au roman et les belles illustrations de Feodor Rojankovski respectent en tous points la description que Defoe donne de son héros : le bonnet conique, la veste en peau de chèvre, arrimé au dos le panier d’osier et, en bandoulière, l’arsenal de l’explorateur : un mousquet, une hachette et un sabre d’abordage…

Julien Gracq

Posted in bibliophilie on 10 janvier 2009 by laviedesbetes

julien-gracq21Un Balcon en Forêt, de Julien Gracq, est le récit d’une invitation à la solitude dans lequel la guerre s’efface comme une couleur délavée, dans laquelle elle s’infiltre lentement, cicatrice d’une blessure à venir : mortelle initiation qui dénoue les liens de l’amitié et déjoue les tentatives de l’amour.

L’aspirant Grange affirme sa liberté et accomplit son destin en défendant un poste avancé qu’il sait perdu d’avance : il rencontre, dans la grande forêt des Ardennes, une belle jeune fille et la mort, glissées toutes les deux dans le même lit froid. La forêt est l’antre des mauvais diables, des elfes farceurs et des princesses endormies ; elle abrite les créatures démoniaques et les animaux de légende… dragons et loups y élisent demeure, tandis que les hommes qui la fréquentent sont tous brigands ou chevaliers errants. Sous le couvert épais des branchages, se jouent les combats décisifs, ceux que relatent les mythes et qui font de ce lieu non un abri, mais une lice où les héros de toutes les épopées sont sommés de comparaître.

L’écriture de Gracq est fascinante : la fine ciselure de chaque phrase attire à elle seule le regard ; certaines pages peuvent être lues sans que l’on s’intéresse à leur signification, comme des vers que l’on prononcerait à mi-voix, pour soi seul. Le récit s’entend moins comme une histoire, une narration, qu’à la manière d’un tableau dont les éléments se présentent d’emblée conjoints. Ce qui s’énonce alors s’apparente à une formule magique dont on peut mesurer avec précision les effets. Toutefois, si l’on pressent l’alchimie, ses composants et ses procédés demeurent irrémédiablement cachés. Gracq est en même temps artisan et sorcier, un concepteur de noeuds gordiens.

Montherlant

Posted in bibliophilie on 3 janvier 2009 by laviedesbetes

montherlant-fotoLecture de la Reine morte de Montherlant. J’établis de plaisants parallèles avec l’Antigone d’Anouilh et j’ose, sans craindre de sombrer dans l’anachronisme littéraire, comparer la pièce avec Cinna de maître Corneille. Les vices du gouvernement et les travers de la raison d’Etat y sont décrits avec des phrases puissantes et précises qui impriment leur marque de manière indélébile. L’emphase de cette description permet de magnifier l’attitude, campée sur des doutes irréductibles, du monarque portugais Ferrante. L’oeuvre soulève le paradoxe suivant : l’exercice du pouvoir politique fait disparaître la possibilité d’une véritable justice, alors que ce pouvoir paraît procéder du concept même de justice (voir la République de Platon ou les discours de nos révolutionnaires). L’homme politique se trouve condamné au jeu des moyens, définis par seule référence au jeu lui-même, capitaine à la tête d’un équipage au bord de la mutinerie qui a perdu tout espoir de toucher un jour la terre ferme. Aussi, ces moyens s’avèrent-ils, tout au plus? nécessaires. Nécessaires à une lutte qui se poursuit selon des règles immuables, avec son vainqueur et son vaincu…

Personnage atypique de ce drame : l’infante de Navarre. Son caractère se résume à un fol orgueil que vient tempérer, à peine, une once de sentimentalité (impuissante) pour Inès. Cette phrase merveilleuse me la fait admirer tandis qu’au fond de moi je la crains : « Si Dieu voulait me donner le ciel, mais qu’il me le différât, je préférerais me jeter en enfer, à devoir attendre le bon plaisir de Dieu » (Acte I, tableau I, scène I). En sacrifiant son fils et sa bru Inès, Ferrante vainc ses dernières préventions : un roi se doit d’être puissant certes, comme tous les faiseurs d’Histoire, mais se peut-il qu’il soit cruel ? Pour lui, le triomphe de sa cause ne correspond ni à un impératif idéologique, ni à une fin morale. Il vise, plus simplement, le succès d’un camp, le sien, sur celui de ses ennemis désignés. En politique, l’efficacité n’est jamais que la relation entre des moyens mis en balance et l’éventualité du succès. Rien d’étonnant à ce que les parties en présence recherchent avant toute chose un résultat favorable à leurs intérêts dans la mesure où la victoire totale n’est pas en soi une nécessité sinon pour le fanatique ou le démagogue. Ainsi, à l’instar de Machiavel, peut-on affirmer que la virtù n’est jamais qu’un ensemble de qualités mises au service d’un tour de force. La violence des moyens auxquels le monarque recourt pourrait toutefois dérouter. Lui-même s’avère être à la fois la victime de ses calculs et celle de ses scrupules : n’y a-t-il pas en effet quelque ironie à jouer son âme sur un coup de dé ?

Alberto Moravia

Posted in bibliophilie on 2 décembre 2008 by laviedesbetes

80_1J’ai revu Le Mépris avec quelque inquiétude, car ma récente lecture du roman de Moravia m’avait laissé entrevoir à quel point Godard avait pris ses distances avec sa source d’inspiration littéraire. A la structure très forte, parfois pesante, du livre, le réalisateur oppose une forme beaucoup plus souple où évoluent des personnages ambigus et, somme toute, interchangeables, alors que le roman découpe dans la matière humaine ce qui s’apparente davantage à des archétypes. Ainsi, l’œuvre du romancier italien n’autorise guère l’interprétation et ne se prête pas aux conjectures. Bien que parfois très belle, surtout lorsqu’elle évoque Capri et les flots miroitants de la Méditerranée, l’écriture n’en demeure pas moins parfaitement analytique et descriptive en ce qu’elle nous donne à observer, de loin et sans jamais prendre le moindre risque, une de ces béances que rien n’apaise jamais et qu’un Homme peut parfois porter en lui jusqu’à la fin de ses jours. Elle nous donne aussi à voir ce sur quoi, souvent, nous voulons fermer les yeux, car il n’est pas de spectacle plus hideux que le naufrage de l’amour, ce divorce des coeurs. Qui, en effet, voudrait endurer les tourments du narrateur lorsqu’il découvre, un beau matin que sa femme non seulement ne l’aime plus, mais qu’elle ressent pour lui la plus terrible des aversions ?

Le Mépris oppose à travers ses protagonistes et par un effet de miroir, les personnages d’Ulysse et de Pénélope : selon Rheingold, le double romanesque de Fritz Lang, l’un incarnerait la raison moderne, apte au calcul et orientée vers la recherche de l’intérêt ainsi que du compromis, tandis que l’autre serait ancrée dans une tradition fondée sur la vertu, la noblesse et la religion. C’est donc une différence de caractère – i.e. de substance – qui expliquerait les difficultés du couple Moltoni-Emilia, à l’instar de celles qui auraient, selon Rheingold, perturbé la relation entre les deux héros de la légende d’Homère : alors qu’Ulysse quitte Ithaque pour fuir sa compagne, alors qu’il tarde à rentrer pour reculer l’échéance des retrouvailles, c’est Emilia qui décide d’abandonner le domicile conjugal et de tromper son mari avec l’homme « opportun » qu’est Battista/Jack Palance.

A bien y réfléchir, ce livre pourrait n’être que la simple déclinaison d’une thématique constante des relations entre l’homme et la femme ? Ne serait-il pas le récit d’une vertu classique, jamais nommée, mais dont on devine qu’elle fait cruellement défaut au narrateur tandis qu’elle est cardinale aux yeux de son épouse : le courage. Sans lui, point d’admiration, ni de respect, ni d’amour possibles. Cette seule échelle de valeur m’est apparue au fil du temps comme le véritable étalon à partir duquel les femmes établissaient nos « performances » : aux yeux de la femelle, il y a une sorte d’innocuité de l’échec autant que de l’erreur, dès lors que sont sauves, chez son mâle, et ses mensurations et sa dignité. Si Moltoni se montre indigne, c’est qu’il choisit une ligne de fuite, celle de la moindre résistance ; en outre est-il chétif, car en lui, le devoir être de l’intention prend systématiquement le pas sur les effets tangibles de la volonté. Quand Emilia dit à son amant qu’il est « intelligent », celui-ci ne devine pas qu’il s’agit là, somme toute, d’une circonstance aggravante, de celles qui accentuent l’écart entre l’acte vrai, juste, et son subterfuge, tiré de l’orgueil : « j’avais de moi-même une assez haute opinion, tout au plus teintée d’une sorte de pitié, comme pour un homme peu chanceux, que le sort n’avait pas favorisé autant qu’il le méritait, mais qui n’avait rien que d’estimable ».

Jean Grenier

Posted in bibliophilie on 2 décembre 2008 by laviedesbetes

Il est difficile de passer à côté de certains livres, difficile d’échapper à leur magnétisme, à cette hypnose qui peut nous saisir à la lecture de certaines pages, de certaines lignes, de certaines phrases. Les Iles de Jean Grenier figure au rang de ces ouvrages, ainsi que le dit, si justement, Albert Camus : « Je voudrais revenir à ce soir où, après avoir ouvert ce petit volume dans la rue, je le refermais aux premières lignes que j’en lus, le serrai contre moi et courus jusqu’à ma chambre pour le dévorer enfin, sans témoins »… Ce sentiment, si rare, si pressant, je l’ai connu également à de rares occasions, ainsi à la lecture d’un essai de Borgès que je dus interrompre, alors que je me trouvais dans le métro, tant la sensation de plénitude était forte, tant s’effritaient autour de moi les repères du monde tangibles. Pourtant ce court ouvrage comporte quelques scories, des jugements erronés sur le monde et la société – comme il y en également chez d’autres grands scrutateurs de l’âme que sont Blanchot ou des Forêts – , ainsi que l’exégèse fastidieuse, parfois, de la vie quotidienne dont on s’étonne qu’elle puisse donner lieu à autre chose que le grand nihil dans lequel tout se perd fort la patience… car il faut bien attendre. C’est là que réside le talent de Grenier, dans cette capacité à confronter notre peur du vide à la nécessaire approche de ce même vide, comme s’il était dit que l’altérité de l’être et du néant était indépassable et que de la fréquentation de l’un et de l’autre, il ne pouvait être tirée aucune conclusion, aucun principe directeur, aucune liaison, fut-elle « dialectique » : ainsi, cette convocation hardie et originale de l’Inde et de son génie qui incline à penser que « la meilleure part de l’homme [est] ce qui le fait échapper à lui-même… Par la violence, par la force, par la ruse, par des institutions absurdes et des contraintes intolérables, on fait jaillir de lui sa divinité ».

Charles Bukowski

Posted in bibliophilie on 24 septembre 2008 by laviedesbetes

 Contes de la folie ordinaire… On ne plaisante avec un tel sujet qu’après avoir mesuré avec exactitude sa propre imperfection congénitale, sa propre finitude. La folie mérite mieux que le traitement auquel la condamne Bukowski. Véritable état de grâce dans lequel les interactions de la vie sociale n’ont plus cours, elle déforme le réel plutôt qu’elle n’en voit s’écorner les contours. Le postier, héros involontaire de ces chroniques de marigot, juge à l’aune de l’unité absurde du troupeau humain, l’expérience troublante et univoque du chaos. Le lecteur s’avère incapable de saisir la moindre parcelle de cette forme de génie aérien, car la folie ne saurait se résumer au seul énoncé d’une maladie mentale ou d’une gangrène sociale galopante. M’est avis cependant que cette confusion malhonnête procède d’un projet cohérent. Hank, en bon opportuniste, voudrait respirer les naseaux enfouis dans la fiente, et pour ce faire, se dote de solides branchies afin de pouvoir prospérer dans les bas-fonds de la turpitude. L’homme est misérable : sans contredit. Nous voyageons dans les limbes d’une pensée qui nomme désespoir ce qui n’est, somme toute, qu’une lâcheté de jobard. Il faudrait choisir, selon lui, entre couardise et crédulité : autant opter, alors, pour la castration, et ce afin d’atténuer les effets de la lobotomie. Libre à l’alcoolique de se prélasser dans le bourbier en feintant les gesticulations du noyé : il ne perd jamais pied, tout juste trébuche-t-il.

Gustave Flaubert

Posted in bibliophilie on 7 août 2008 by laviedesbetes

 La lecture de Madame Bovary me laisse en tête une kyrielle d’images et de sensations mêlée d’idées sur la littérature et les styles d’écriture. Je n’avais jamais lu auparavant de roman où la distance de l’auteur à ses personnages était aussi grande, au point d’élever le narrateur au rang de portraitiste génial à la façon d’un Daumier ou d’un Rivarol avec, pour mot d’ordre, l’exaspération des traits saillants de la nature humaine , à savoir l’étroitesse de vue et la vanité profonde, sans tomber, pour autant, dans la caricature outrancière (quand parfois on y échoue, c’est pour la plus grande joie du lecteur). Quelle force dans l’ironie, quelle maîtrise du contraste ! La description fouillée du monde ingrat dans lequel évoluent les personnages, celle, méticuleuse, des objets dont ils s’entourent, renvoient infailliblement à leur nullité primitive évoquée par Flaubert avec tant de talent, la méchanceté du trait pointant sous les rondeurs de propos anodins. Seule Emma échappe à l’éreintage dont sont victimes les braves provinciaux, car peut-être est-elle la pire d’entre eux, parée de toutes les vertus – beauté, sensibilité, intelligence – et dotée d’un appétit insatiable. Elle aurait un destin – et l’ouvrage n’a dès lors plus de raison d’être – si son ambition ne la portait pas, comme un puissant aimant, vers des rêves de midinette, des fantasmes d’enfant : ainsi compte-t-elle sur sa force de caractère, mais trouve en chacun de ses projets un ennemi implacable qui la repousse, effet contrarié de sa volonté, en deçà même de la condition bourgeoise à laquelle elle aspire pourtant de tout son être. Encore est-elle trop fragile pour renoncer à l’amour et voilà bien l’origine de sa perte : la naïveté et la pureté de son égoïsme féroce. J’utiliserais volontiers pour la dépeindre ces paroles de Paul Morand à propos de la duchesse de Chevreuse : « cette femme avait tout pour nuire ; la beauté, l’esprit, la ruse, l’intrépidité au service d’un cerveau brouillon et d’une folle ambition ».

Hubert Selby Jr

Posted in bibliophilie on 3 juillet 2008 by laviedesbetes

 La réputation sulfureuse de l’écrivain ne m’avait pas échappé, mais j’ignorais tout de son génie… Rarement ouvrage n’a pénétré aussi loin dans le cœur de la bête, rarement scalpel de romancier n’a, pour en décrire le fonctionnement, séparé avec autant de minutie les déterminants spécifiques aux êtres sexués que nous sommes, composants presque indétectables dans le continuum phénoménal de nos existences… La morale et la société, à rebours de ce qu’affirme Rousseau, peuvent être conçues comme un seul et même dispositif d’endiguement de l’animalité native dont l’œuvre destructrice agit en chacun d’entre nous lors de la copulation… La pulsion démoniaque qui habite Harry White, le héros du roman, naît de ses tripes, inonde son crâne lentement, ne lui accordant jamais qu’un court répit entre deux crises. Elle l’infecte comme un virus, par poussées successives, jusqu’au point de non retour : celui-ci, en bout de course, finit par n’être plus que le double fantomatique de celle-là. Incapable de rien comprendre à ses actes, soumis à son démon comme une marionnette, appelant cette soumission comme une délivrance, car elle aide à l’expulsion, certes violente et provisoire, du surplus de ses humeurs nocives, cette source de mort qui, étrangement, irrigue toute son existence, il plonge au cœur des ténèbres dans un frisson d’effroi et de jouissance… Sa souffrance naît d’une tension insoutenable qu’il découvre, mais ne parvient pas à réduire : dans la négation de son humanité – entendue comme identité sociale – Harry White achève son destin, le réalise pleinement, vise et atteint une forme d’accomplissement dont on peut croire, si l’on est idéaliste, qu’il relève d’une forme de régression bestiale.

Réduit à leurs éléments premiers, les genres masculins et féminins indiquent aisément l’altérité qui les fonde ainsi que cette dimension de sacrifice que revêtent, pour chacun d’eux, la quête des partenaires sexuels, l’accouplement, la procréation et l’élevage des petits… Le héros de Selby pourrait incarner, à sa façon, l’inverse du « surhomme » de Nietzsche, tandis que le « dernier homme », cet avatar de la moralité chrétienne, formerait le point zéro de cet axe du mâle… Une alternative au nihilisme s’offrirait à l’Homme. Son dépassement se situerait, si l’on en croit Boutefeu, aux strictes antipodes du Nullpunkt, à mille lieux des monothéismes, en retrait des autels et du panthéon des valeurs… Mais, se pourrait-t-il que le programme nietzschéen ne soit qu’une allégorie, l’illusion d’une illusion ? En dernière analyse, nous serions contraints d’admettre le caractère indépassable de l’animalité et le conditionnement absolu de notre nature. Dès lors, la liberté se réduirait à peu de choses, sinon rien… Ainsi, les crimes de White, son suicide final, peuvent être interprétés à l’instar du comportement mortifère de nombreuses espèces, comportement qu’un deus ex machina parvient à interpréter, voire à prédire, mais dont les individus eux-mêmes ignorent tout.