S’il est une œuvre dont je puis dire que j’en connais les coins et les recoins, c’est bien celle d’Ernst Jünger. Malgré l’obstacle de langue – je ne suis et ne serai vraisemblablement jamais germaniste – j’ai pu frayer avec l’essentiel de l’œuvre du célèbre auteur allemand grâce aux excellentes traductions qu’ont laissées notamment Henri Thomas, Henri Plard ou, plus récemment, Julien Hervier. Une fois encore, j’observe que l’analyse de l’œuvre reste à faire, même si sont nombreux ceux qui en France s’y sont essayés depuis Marcel Decombis dans les années 30. Le problème avec Ernst Jünger c’est qu’il suscite soit l’admiration la plus effrénée, soit une hostilité à peine déguisée, conduisant ses critiques ou bien à d’ineptes « exercices d’admiration » qui indiquent, nonobstant la sincérité de l’éloge, à quel point ils ignorent les rouages et les articulations de l’œuvre, ou bien à des éreintages en règle qui visent tout autant l’écrivain que sa production, jugeant à travers celui-ci le courant de pensée dit de la « Révolution Conservatrice » qui aurait formé selon de nombreux analystes (L. Dupeux, J.P. Faye) le terreau idéologique du nazisme. La lecture de l’ouvrage récent de Jean-Luc Evard illustre à quel point il est encore possible de s’acharner sur ces thématiques pourtant largement rebattues, comme s’il fallait sempiternellement rejuger, à l’aune morale des droits de l’Homme, du droit naturel et du judéo-christianisme, certains auteurs allemands bien connus : Martin Heidegger, Carl Schmitt et, bien sûr, Ernst Jünger.
L’ouvrage d’Evard (Ernst Jünger, Autorité et Domination) ne fait honneur ni à son sujet, ni même à ses devanciers, tant il est écrit dans un style lourd, confus, inutilement pédant et truffé de barbarismes, qui, loin d’éclairer la critique d’un jour nouveau, se contente d’accumuler, sans jamais parvenir à la moindre synthèse, une liste interminable de questionnements qui dissimule bien mal l’agacement de l’auteur à l’égard d’une œuvre qu’en définitive il ne fait qu’effleurer tant sont palpables ses propres préjugés philosophiques et moraux. En définitive, à cette critique, manque-t-il une ligne directrice ainsi qu’une méthode et l’abondance des citations, plutôt que d’étayer les thèses d’Evard, pointe plutôt l’indigence de l’analyse au fond. C’est l’ambition du projet qui, probablement, explique la pauvreté de son résultat : replacer toute l’œuvre de Jünger sous l’angle de la seule philosophie politique peut en effet apparaître comme une gageure, car cette approche impliquerait à elle seule l’analyse complète des sources et du contexte intellectuel dans lesquels elle puise indéniablement, ainsi qu’une analyse minutieuse des théories et des notions que crée, emprunte et développe Jünger et qu’il ne se prive pas lui-même de commenter, de faire évoluer, d’enrichir et parfois même de travestir. Que le sage de Wilflingen soit passé maître dans l’art du camouflage, cela saute aux yeux de tout lecteur attentif une fois passé ce cap de la confusion s’imposant à celui qui aborde une œuvre immense et polymorphe dont la caractéristique principale est l’itération de ses grands thèmes. Qu’il faille décrypter le sens général de celle-ci au delà des seuls aveux de l’écrivain, cela tombe sous le sens, ne serait-ce que parce que 80 années séparent la publication d’Orages d’Acier des dernières lignes du journal de Jünger (Soixante-dix s’effacent, V) qui ont vu ce dernier passer de la droite nationaliste et antilibérale à un apolitisme radical fortement ancré dans la tradition chrétienne. Mais il importe, à mon sens, de comprendre l’œuvre pour elle-même, comme elle se donne à lire, avant d’entreprendre tout sérieux travail de critique. C’est sur ce point qu’Evard me paraît le plus fragile, pris par son projet inavoué, démontrer d’une part que toute l’œuvre primitive de Jünger participe de ce mouvement de pensée qui a accompagné, sinon préparé, l’accession au pouvoir de Hitler, d’autre part, que sa poursuite n’a constitué, en quelque sorte, qu’une entreprise d’autojustification ou de mise à distance dont le but ultime était d’éviter à son auteur d’avoir à rendre le moindre compte. Pour Evard, les choses doivent être dites crûment : la Révolution Conservatrice – i.e. Jünger – est complice des meurtres des Etats totalitaires !
Cette lecture n’est évidemment pas sans intérêt, mais elle n’est ni neuve (Cf. la Révolution du Nihilisme de Rauschning ou les Langages totalitaires de Faye), ni décisive sur le plan de l’œuvre : pas plus que les procès en dénazification de Heidegger ou de Schmitt n’ont pu disqualifier le génie de ces deux penseurs (c’est bien là le plus grand malheur de tous ces juges de papier), la réduction de Jünger au rôle de chantre du nihilisme (il l’a été, c’est une évidence) n’efface en rien la puissance d’évocation de ses récits, leur beauté ainsi que la richesse des perspectives et des images qu’ils nous offrent, dont certaines renvoient aux mythes les plus antiques, ainsi que la pénétration d’un regard qui vise, bien au delà des formes passagères, le fameux « centre immobile » au cœur même du mouvement. Evard possède d’excellentes intuitions et ce qu’il relève indique une lecture attentive de la prose jüngerienne, trahissant peut-être une séduction qu’il n’assume pas. Ainsi, par exemple, met-il l’accent, à travers la notion de « soldat inconnu », sur la dette de Jünger à l’égard de ses frères d’armes dont le sacrifice ne peut, ni ne doit avoir été inutile, dette de sang qui conditionnera largement l’engagement politique de Jünger dans les années 20. Il entrevoit fort bien la césure qui coupe net l’œuvre en deux pans d’égale valeur : entre la publication du Travailleur en 1932 et celle des Falaises de Marbre en 1939, se dessine un pli autour duquel l’œuvre de Jünger s’articulera dans une sorte de symétrie que l’écrivain lui-même n’assumera jamais vraiment et sur laquelle il demeurera silencieux. Il note, parfois perfidement, que Jünger cède facilement à la tentation « victimaire » à partir des années 40, liant le destin des Juifs victimes de persécutions à celui des Allemands emportés par la folie du IIIème Reich et de sa guerre totale. Enfin, tout comme je l’avais fait à leur lecture il y a presque vingt ans, il décèle dans les trois romans « utopiques » que sont les Falaises, Héliopolis et Eumeswil, une forme de triptyque dans lequel Jünger précise la position de l’individu au sein d’une histoire dont il pressent la fin, le contenu de son libre arbitre dans un monde qui porte la marque des Figures et de l’élémentaire, la forme de son salut quand tout autour de lui s’abîme dans la barbarie ou la pétrification.
Je pense qu’on ne peut comprendre l’œuvre de Jünger si l’on ne perçoit pas la crise morale à laquelle elle tente de répondre. Ce dernier juge sévèrement le monde moderne et la société libérale : anti-weimarien radical, il ne peut se résoudre à voir disparaître – et dans la guerre mondiale, cette disparition a été plus que brutale – la société des anciens ordres, le régime aristocratique à laquelle le rattache son idéal de soldat allemand que les régimes parlementaires britannique et français ont vaincu dans la boue des tranchées. Cet apôtre du nihilisme ne peut se résoudre ni à l’état de fait démocratique, ni au règne de la bourgeoisie qui selon lui n’ont d’autre valeur que négative, en tant que vecteurs de décomposition et d’anarchie. Ceux-ci, nécessairement, doivent à leur tour être emportés par un mouvement révolutionnaire qui conduira à l’assomption d’un ordre nouveau sous le règne de la Figure du Travailleur. C’est à cette parousie de la technique que Jünger sacrifie volontairement son libre arbitre, escomptant de la destruction totale à l’œuvre dans le « paysage des chantiers » une renaissance de l’Allemagne, poussant au nihilisme comme à un point de passage obligé pour une re-fondation totale du monde (le fameux « passage de ligne » commenté longuement par Heidegger). Jusqu’à l’arrivée des nazis au pouvoir, Jünger est moins nietzschéen que pénétré d’une philosophie de l’histoire hégélienne à forts relents platoniciens. Revient chez lui, en permanence, l’image du sceau qui renvoie directement à une représentation essentialiste (métaphysique) de l’univers : le mouvement de l’histoire, au delà de la kyrielle de ses accidents, ne fait qu’exprimer une Idée à l’œuvre… une idée du souverain Bien pourrait-on dire. Comme pour Marx, il y a lieu d’étudier chez Jünger l’antinomie de la détermination, de la nécessité historique (pour l’un, l’avènement inévitable de la société socialiste, pour l’autre, celui du Travailleur) et de la liberté, de l’action humaine (en quoi l’engagement du révolutionnaire est-il décisif ?). Comme chez Pascal, il y a la formulation chez Jünger d’un pari : en choisissant la pente mortifère du nihilisme contre les vestiges d’une société en déréliction, le penseur opte, in fine, pour un monde meilleur, c’est-à-dire, porteur de sens et conforme à l’idéal de sa Figure. Reste à étudier l’étrange parenté qui unit le monde du Travailleur à l’univers totalitaire, parenté qui n’a pas échappé à Jünger : après en avoir encouragé l’avènement, il s’est prudemment ravisé, sans jamais pourtant exprimer le moindre « repentir » (à l’instar des sus-nommés), ce qui a constitué finalement le principal grief retenu contre lui par les thuriféraires de l’âge démocratique auxquels l’ancien officier décoré de l’ordre prussien « Pour le Mérite » n’a jamais rien voulu céder. Comme le dit Evard, « il saisit bien l’aporie et le scandale de la modernité : elle n’a pas d’âge, elle godille entre le toujours neuf de la mode et le déjà vieux, voire le déjà mort de la tradition ».
Pour Evard, l’œuvre de Jünger qui, comme l’ensemble de la Révolution Conservatrice, subit l’attraction du projet encyclopédique (je dirais plutôt qu’elle aspire à la complétude du système dans la plus pure tradition germanique), n’offre en retour qu’un syncrétisme de mauvais aloi aux bases théoriques plus que fragiles (sans contredit). Il juge durement le refus par Jünger de la « transcendance de la loi » (lire « de la loi naturelle ») et renvoie celui-ci à l’image du dandy : « Jünger cessera un jour sa carrière de révolutionnaire , il restera dandy jusqu’au dernier jour : qu’est-ce qu’un homme nihiliste à trente ans et qui se convertit au catholicisme quand il devient centenaire, qu’est-ce sinon un dandy accompli ? » L’épaisseur de l’argumentation illustre bien l’indigence profonde de l’ouvrage qui parfois sombre dans la pire caricature : n’étant pas des dandys, Heidegger et Schmitt, comparses de Jünger au purgatoire, furent quant à eux des « bouffons du nazisme ». En étudiant plus avant les relations conflictuelles que l’auteur de la Paix entretient avec la religion chrétienne, Evard aurait simplement pu répondre à une de ses sempiternelles questions : c’est en elle que Jünger trouvera, outre une hypothétique consolation, le fameux rapport à la loi qui semble lui faire tant défaut. La lecture des Journaux de Guerre tenus entre 1939 et 1948 informe le lecteur de la primauté des valeurs morales chez Jünger qui renvoient non à un ordre immanent, mais à une vérité transcendante dont les faits porteraient l’empreinte. Ainsi, la notion de « sacrifice » qui traverse de part en part l’œuvre, fait pendant à celle de « gain supérieur ». Là est le centre intangible de la pensée de Jünger qu’exprime, par exemple, sa passion pour Léon Bloy : séparée de l’Esprit, la matière demeure informe et chaotique ; sans le souffle du divin, la créature subit de plein fouet le poids de sa finitude, s’exposant de surcroît à des forces obscures et sauvages ; sans le secours des dieux, la mort du soldat dans la boue des tranchées n’aura pas de fin, restera inutile, n’offrira aucune alternative au néant, sinon la barbarie. De sa confrontation à cette dernière, Jünger n’est sorti ni vainqueur, ni grandi : de cette défaite intime (en témoignent les conditions de la mort de son propre fils Ernstel), n’aura-t-il jamais directement parlé, par pudeur sans doute, par lâcheté diront certains, réservant peut-être son ultime confession à l’oreille d’un directeur de conscience. Il n’en reste pas moins que le Dandy ou l’Anarque, comme on voudra bien le nommer, ne se sera pas, in fine, trompé sur la valeur des signes, et ce contrairement à beaucoup d’autres, ralliés de la 25ème heure ou vainqueurs posthumes du grand Mal.