Archive pour la Catégorie chroniques

Chroniques du cirque (LXXXII)

Posted in chroniques on 9 décembre 2009 by laviedesbetes

Il nous aura fallu beaucoup de patience pour atteindre l’entrée de la Pinacothèque où se pressait une foule nombreuse, peut-être détournée des musées nationaux par le mouvement de grève, particulièrement suivi, des personnels du ministère de la culture. Le ciel était gris et lourd, chargé d’une pluie glacée qui menaçait à tout instant de choir sur nos pauvres épaules frigorifiées. Nous avions rejoint Didier et Alain à Saint-Paul pour un brunch quand J. lança l’idée de la visite. De retour d’Amsterdam, nos amis nourrissaient le projet de replonger au cœur des joyaux de la peinture flamande. De notre côté, il s’agissait de faire pendant aux trésors de la collection Brukenthal  exposés au musée Jacquemart-André où nous avions déjà admiré de très belles natures-mortes ainsi que d’habiles trompe-l’œil remplis de coquillages et d’insectes naturalisés. Tout comme ceux de Memling, Bruegel et Van Eyck, le nom des grands maîtres sert ici de produit d’appel à une exposition qui, somme toute, n’offre à l’appétit du visiteur qu’un seul Vermeer et une paire de Rembrandt sans véritable attrait. En revanche, celle-ci rassemble plus d’une centaine d’œuvres d’art, principalement des peintures et des dessins qui résument, par leur variété des peintres et celle des motifs, toute la richesse du style flamand, des vanités peuplées de crânes édentés aux scènes de genre mettant en scène paysans et petits bourgeois, en passant par des vues champêtres où s’ébattent des animaux de la ferme ou encore de magnifiques bouquets de fleurs où l’on devine, sur les corolles et les tiges, toute une théorie d’araignées, de limaçons ou de moucherons minuscules. Mais ce qui nous a enthousiasmé, au point de pointer notre nez à quelques centimètres des œuvres, c’est cet art de la miniature qu’ont développé les artistes flamands et qui se déploie dans des dessins, des aquarelles ou des gouaches où l’on s’épuise, en vain, à traquer le détail. J. m’a ainsi fait remarquer la délicatesse de certains traits et la patience qu’il a fallu au dessinateur pour rendre, à l’aide d’une simple mine, le contraste entre la lumière qui baigne les pierres de taille d’un pont romain et l’ombre de ses arches.

L’âge d’or hollandais renvoie, beaucoup l’ont oublié, à une période d’hégémonie qui a vu non seulement prospérer les arts et la science, mais aussi se développer la puissance économique et commerciale d’une jeune république qui a su attirer à elle, au sein d’une Europe encore traumatisée par les guerres de religion, une foultitude de génies en tous genres et d’entrepreneurs audacieux. Il suffit pour s’en convaincre d’énumérer les noms des artistes exposés – nombreux sont à consonance française, sinon latine – ou de se souvenir que les Juifs portugais furent nombreux à s’y installer. A l’instar des colonies américaines, les Pays-Bas 17ème siècle ont allié à l’esprit de tolérance l’exigence morale tirée des valeurs protestantes, offrant aux victimes du sectarisme religieux et à ceux de la crise économique un havre de paix et de prospérité. Puissance navale dominante, ayant tracé les grandes voies commerciales vers l’Asie, bénéficiant d’une concentration urbaine sans équivalent à l’époque, socialement nivelés au point de faire des classes moyennes le principal vecteur de leur dynamisme, les Pays-Bas ont vu se développer un art à l’image d’une société tournée vers la jouissance domestique et les plaisirs sobres, une société dans laquelle la modestie du train de vie et la mise ajoutait, contrairement à ce qui se pratiquait ailleurs en Europe, à la respectabilité et au mérite des citoyens. Ainsi, posséder des peintures devint pour nombre d’entre eux la manifestation d’un statut social. Prémisses du monde bourgeois, annonciateurs d’une forme de modernité alors en gestation, les Pays-Bas semblent illustrer, à la façon d’un archétype, la thèse fameuse défendue par Weber dans l’Ethique protestante et l’Esprit du Capitalisme : détourné de l’hédonisme par sa foi, l’homme protestant – en particulier le calviniste – se tourne vers le travail et cherche à identifier, dans le succès de ses entreprises et son enrichissement personnel, les signes indubitables de son élection divine. Ainsi, pour cet obsédé du bonheur intemporel et du labeur quotidien, l’œuvre d’art devient-elle, à l’instar de ce qu’elle est pour le grand d’Espagne ou le courtisan à la cour du Roi-Soleil, un signe extérieur de richesse et la marque d’un accomplissement personnel, un décorum tout autant qu’une décoration.

Chroniques du cirque (LXXXI)

Posted in chroniques on 12 novembre 2009 by laviedesbetes

« Un symbole révèle toujours, quel qu’en soit le contexte, l’unité fondamentale de plusieurs zones du réel ». Dans son Traité d’Histoire des Religions, Mircea Eliade sonde, à partir des mythes originaires et les manifestations du sacré qu’ils organisent (les « hiérophanies »), l’âme de l’homme archaïque, ce quasi-frère dont nous portons tous, quand bien même nous refoulerions ce pesant héritage, une part du rêve. Celui-ci, profond et grave, voudrait ordonner le chaos de la matière et conférer à la dimension historique de l’existence humaine une portée plus ample, osant une vision qui serait capable de subsumer les catégories du devenir et de l’accident sous celle de l’éternité.

Beaucoup connaissent ses grands classiques que sont le Mythe de l’Eternel Retour ou encore Aspects du Mythes qui ont conféré au penseur roumain sa réputation de grand mythographe à l’instar d’un Roger Caillois ou d’un George Dumézil par exemple. La plupart ignore que Eliade fut aussi un romancier de talent, d’une sensibilité et d’une délicatesse peu communes. Ainsi, la Nuit Bengali reste pour moi un véritable chef d’œuvre qui transpose au cœur de l’empire des Indes le récit des amours contrariées, sinon impossibles, d’un Roméo européen et d’une Juliette indigène. Enfin, j’ai longuement rêvé à la lecture des récits de voyage : c’est avec une délectation certaine que je repense au défilé des Brahmanes et des différentes sectes indoues à Bénarès dont il a laissé un récit coloré et quelque peu exotique dans l’un des chapitres de son Inde, continent qu’il parcourut durant plusieurs années alors même qu’il n’avait pas vingt-cinq ans.

La thématique centrale de l’ouvrage de Mircea Eliade embrasse les fameuses « hiérophanies » dont il tente d’étudier les récurrences, les points communs à travers tout leur système de liaisons et de parentés qui fait appel, soit à partir des textes d’origine (Eliade lisait couramment, entre autres langues, le sanscrit), soit d’ouvrages scientifiques de la première moitié du vingtième siècle. Il mobilise ainsi un appareil impressionnant de références érudites qui peut rapidement laisser au lecteur non attentif une impression de dispersion ou d’émiettement. Cependant, l’organisation de l’ouvrage demeure assez simple : Eliade s’intéresse successivement à la matrice des grandes divinités, tout d’abord le cosmos ou règnent les dieux « ouraniens » dont les caractéristiques majeures sont l’éloignement ainsi qu’une indifférence au sort des créatures, puis les astres (Soleil et Lune) qui abritent les grandes divinités créatrices de l’humanité dont beaucoup renvoient à la figure fécondante du Taureau et à celle, complémentaire, de la grande Mère (« la spirale, par exemple, dont le symbolisme lunaire était déjà connu à l’époque glaciaire, se réfère aux phases de la lune, mais comprend également les prestiges érotiques dérivés de l’analogie vulve-coquillage ainsi que des prestiges aquatiques (lune = coquillage) et ceux de la fertilité (double volute, cornes, etc.) »). Ensuite, il s’attèle à l’étude des signes et des formes du sacré que ceux-ci ressortent ou bien à la nature (l’eau, les arbres, les pierres,…) ou bien à l’Homme et à son activité de « production » (trilogie terre, agriculture, fécondité par exemple). Enfin, Mircea Eliade revient, dans les derniers chapitres de son traité à son thème de prédilection, l’éternel retour qu’il définit comme suit : « (…) pour paradoxal que cela puisse paraître, ce que nous pourrions appeler l’« histoire » des sociétés primitives se réduit exclusivement aux événements mythiques qui ont eu lieu in illo tempore et qui n’ont cessé de se répéter depuis lors jusqu’à nos jours. Tout ce qui, aux yeux d’un moderne, est vraiment primitif comme dénué d’importance, parce que sans précédent mythico-historique ».

En définitive, ce livre permet d’appréhender la permanence des grands récits de la création du monde, de mesurer à quel point les mythes les plus archaïques continuent d’irriguer notre imaginaire, constituant, au cœur de nos pensées contemporaines, une forme de résurgence que, la plupart du temps, notre état conscient ignore. Parfois, le fil est beaucoup moins ténu qu’il n’y paraît et le renvoi plus explicite. Ainsi, Eliade rappelle-t-il que dans les grandes explorations, notamment celles de la renaissance, se retrouvait formulée en direction des terres inconnues, la quête du paradis perdu, celle du jardin d’Eden, pays mythique par excellence. Il nous enseigne aussi que ce qui est visé dans le mythe demeure rien moins que l’unité totale, la cohérence absolue du monde à laquelle répond notre désir d’unifier ou d’abolir la multiplicité. Ainsi, le personnage même du Christ pourrait n’exprimer, selon lui, qu’une seule pensée, profonde et récurrente, une de celles qui taraude l’humanité depuis les origines et que les Romantiques ont su exprimer de façon sublime, presque définitive : le miracle de l’incarnation de la divinité dans l’Homme.

Chroniques du cirque (LXXX )

Posted in chroniques on 7 novembre 2009 by laviedesbetes

Vu au cinéma « La Vida Loca » de Christian Poveda. Ce documentaire sur les membres d’un gang d’Amérique centrale est sorti en salle un mois à peine après l’assassinat du réalisateur, abattu de quatre balles vraisemblablement par de un de ces jeunes avec lesquels il avait passé près d’un an et demi…

La grande force du film réside dans la façon dont la violence est introduite à l’écran : jamais explicite, sinon dans les toutes dernières images où l’on voit le passage à tabac rituel qui permet à un jeune adolescent de gagner, après dix-1348huit secondes de déchaînement, ses premiers galons de soldat du crime, elle forme la toile de fond du grand spectacle de la perdition. Au petit matin, ce sont les cadavres truffés de plomb que les services judiciaires glissent dans de sinistres sacs en plastique noir pour les emporter ensuite à l’arrière d’un pick-up. De même, les récits des protagonistes donnent la chair de poule : certains exhibent des blessures à peine cicatrisées qui indiquent le nombre de balles reçues, d’autres racontent leurs exploits où se mêlent la peur et le mépris pour cet adversaire qui n’a pas pu ou n’a pas osé finir le boulot en les achevant. Enfin, toujours poignantes, ces scènes d’enterrement où le groupe se resserre autour du cercueil pour entonner des chants et des prières à la gloire de la « dieciocho », tandis que mères, sœurs et petites amies s’effondrent en sanglots sur des cadavres dont les plus vieux ne doivent guère avoir plus de 25 ans.

Je connaissais les « maras » du San Salvador à travers des photos de tatouages dont certains, très impressionnants, couvrent le visage des membres de la 18 ou de ses rivaux de la MS 13. Certains de ces tatouages, les plus visibles, pourraient avoir valeur de sanction, imposés à ceux qui ont fauté en laissant échapper un ennemi ou en causant la perte d’un compagnon d’arme. L’un des personnages de la « Vida Loca », une jeune mère, porte sur la figure un gigantesque 18 qui équivaut, hors de son quartier, loin de sa rue, à une véritable condamnation à mort ; aussi ne se déplace-t-elle jamais sans ses gardes du corps. La mort, c’est bien ce qui attend tous ces « enfants perdus »qui d’ailleurs le savent et n’attendent rien d’autre. Comme une maladie rampante, elle les rattrape un à un : La Wizard, qui a perdu un œil lors d’un échange de tirs quand elle avait dix-sept ans, reprend espoir après qu’un médecin lui a remis une prothèse neuve : discrète et émouvante, elle maquille avec un grand sourire son regard réparé, recouvrant d’un seul coup joie de vivre et dignité. Deux claquements secs et durs, comme le départ de coups de revolver : les images suivantes nous la montrent sur le carrelage sale et froid d’une table de dissection à la morgue.

http://www.lafemme-endormie.com/vidaloca/fr/vida_locaFR.html

Chroniques du cirque (LXXIX)

Posted in chroniques on 27 octobre 2009 by laviedesbetes

« Mon dieu que tout cela est laid ! » me suis-je dit à plusieurs reprises, presque à contrecœur, devant les toiles de Pierre-Auguste Renoir actuellement exposées au Grand Palais. Certes, je n’ai jamais prisé les peintures du maître, pas plus que je n’adhère au projet impressionniste, non point que je récuse son appel à la lumière et à ses jeux, mais parce que son naturalisme me paraît faux, sinon trompeur, lorsqu’il prétend s’intéresser ou s’adresser à l’Homme. En saisissant l’instant fugitif avec un talent rare, les peintres impressionnistes embrassent un fantôme de formes et de couleurs, et laissent s’échapper du même coup les papillons du sens et de la beauté. Sous leur palette étincelante s’étiole, non pas la matière, mais l’esprit qui l’habite : l’impressionnisme serait, en quelque sorte, l’image mentale de cet œil myope qui perçoit le reflet miroitant de l’onde, mais qui ignore, délibérément ou non, son motif originel, son essence. Cela n’ôte rien, je le concède, à l’effet saisissant de kaléidoscope que produisent sur l’observateur les multiples versions des Nymphéas de Monet ou encore l’inépuisable cortège des vues de la montagne Sainte-Victoire par Cézanne. Mais de la répétition ne jaillit pas forcément une forme pas plus qu’un langage.

Les toiles proposées datent toutes de la dernière période du peinte qui le voit se réfugier dans l’arrière-pays niçois où il vient soigner ses rhumatismes ainsi que l’arthrose qui finira par mutiler complètement ses mains. Un petit film montrant l’artiste à son chevalet permet de constater les ravages de la maladie : le peintre parvient à peine à mouvoir le pouce et l’index pour attraper le pinceau ou la cigarette que lui tendent obligeamment ses assistants. Il semble, en outre, avoir perdu l’usage de la marche. J’avoue avoir aimé les quelques paysages de Provence, ces vues de Cagnes ou de son domaine des Colettes, qui transpirent la torpeur et d’où semble s’élever le doux parfum des buissons secs. Ses « figures », en revanche, m’ont laissé totalement indifférent : les nus féminins de Renoir contredisent en effet le credo du maître qui rappelle à qui veut l’entendre que « le peintre doit embellir la réalité ». C’est à grand-peine que l’on parvient à  ressentir la sensualité de ces chairs molles aux couleurs de dragée ou de ces visages empâtés dont les traits vagues ne parviennent pas davantage à exciter notre désir de possession. Peu sensible aux allégories de chair à la Rubens, je n’ai saisi de ces corps, la plupart du temps à la toilette ou au bain, que leur déformation : épaississement exagéré des hanches et des cuisses, arrondi jusqu’à l’invraisemblable des visages. Je trouvais à mon goût les seules chevelures, blondes, rousses ou brunes, mais toutes souples et ondoyantes. En fin d’exposition, un très joli portrait en pied : celui de Jean, représenté en tenue du chasse avec, à ses côtés, un cabot sautillant dont la gueule esquisse une sorte de sourire taquin.

Ce qui émeut en définitive, c’est la grande humilité du peintre face à son art. Travailleur infatigable, Renoir est hanté par l’idée de maîtriser enfin sa palette de couleurs, ainsi que le dessin dont il estime ne pas posséder assez la technique. Paralysé, il s’essaie même à la sculpture avec l’aide d’une jeune artiste catalan. « Je commence à savoir peindre. Il m’a fallu plus de cinquante ans de travail pour arriver à ce résultat, bien incomplet encore » dit-il à soixante-dix ans passés… On comprend dès lors que beaucoup aient vanté chez Renoir son éternelle jeunesse, lui qui, sur son lit de mort, se fait encore apporter toile, couleurs et pinceaux.

Chroniques du cirque (LXXVIII)

Posted in chroniques on 26 septembre 2009 by laviedesbetes

A quelques encablures de la maison, le Bizz’Art où le comité des fêtes avait donné rendez-vous aux membres de notre promotion. Une année après nos dernières agapes, il faut avouer que la plupart d’entre nous étaient inquiets de se retrouver en tout petit nombre : une grosse vingtaine avait fait le déplacement, certains arrivant tout essoufflés, à peine sorti du travail. Ainsi, la longue tablée du premier étage s’est lentement remplie des retardataires, tandis que les premiers convives avaient déjà fui vers la piste de danse. Dans l’ensemble, j’ai retrouvé mes collègues dans de bien meilleures dispositions qu’en septembre dernier où, parmi ceux qui venaient de prendre leur nouveau poste, la déception était grande. Nous avons pris la mesure de nos équipes ainsi que celle de nos patrons et, dans l’ensemble, chacune de nos organisations, de la plus tentaculaire à la plus confidentielle, a réussi l’assimilation de ces particules étrangères que nous formions à notre nomination. La preuve en est qu’aucun d’entre nous n’a parlé de départ vers d’autres cieux ou bien de retour au bercail, ni d’aucune autre sorte d’échappatoire. Le plus cocasse reste qu’aujourd’hui certains entretiennent d’étroits liens professionnels avec leur ancienne administration où opère justement, celui ou celle qui auparavant oeuvrait dans le service qu’ils viennent d’intégrer. Un échange standard n’eut pas mieux fonctionné ! Il n’était guère facile de converser dans le brouhaha du restaurant, entre les cris et la musique, mais j’ai réussi à capter quelques bribes de conversation où j’apprenais outre les nominations récentes de tel ou tel haut-fonctionnaire de notre connaissance, que d’importante réformes statutaires étaient en cours.

Le Bizz’Art accueille, le long du canal Saint-Martin, tous les amateurs de soul et de funk music que compte la capitale. Très tôt dans la soirée, la petite scène se remplit de musiciens qui délivrent, sur un fond rythmique tonitruant, d’excellentes adaptations des grands classiques du genre : Four Tops, Ike & Tina Turner, Earth Wind & Fire, Prince et, bien évidemment, l’incontournable Bambi de Neverland, Michael Jackson. Bien sûr, comme il est de rigueur en de tels parages, la promiscuité et l’alcool règnent en maître, reléguant les arts de la table au rang de simple accessoire de la fête. Le principe de l’afterwork, qui aujourd’hui fait florès, draine dans la salle un public de trentenaires dont la plupart n’ont pas grand chose à voir avec le monde de la nuit et moins encore avec la culture afro-américaine. Il est assez drôle de voir danser tous ces petits blancs, beaux, jeunes et bien dotés, en pleine possession d’eux-mêmes et qui découvrent à quel point cette musique d’avant leur naissance peut être sensuelle autant qu’hypnotique ainsi qu’en témoignent les déhanchements de Laurie Jam, la belle chanteuse métisse de la soirée.

Parmi tous ces fêtards bien mis, un jeune homme passablement éméché dont l’allure n’était pas sans rappeler celle du jeune Angus Young : veste cintrée sur une cravate à moitié dénouée, un petit sac passé en bandoulière, il tentait de lier connaissance avec la belle Marie d’au moins quinze ans son aînée. Tandis que certains de ses amis tentaient de l’éloigner de notre table, non sans quelque difficulté, je fus frappé par sa ressemblance avec le mythique guitariste d’AC/DC : même chevelure bouclée, même visage de mauvais garçon où ressortait cette bouche outrageante à la moue dédaigneuse et aux lèvres épaisses. Le pire est que notre amie, d’ordinaire si urbaine et avenante, n’avait même pas levé les yeux sur cet étrange et bien peu pubère prétendant !

Chroniques du cirque (LXXVII)

Posted in chroniques on 13 août 2009 by laviedesbetes

F. et moi sommes assis sur la petite banquette de cuir. Elle me raconte son déménagement dans son studio du canal de l’Ourcq et son soulagement de pouvoir enfin quitter son mari. Elle ne semble pas regretter son appartement du 16ème arrondissement, ni même appréhender les conséquences pour ses deux fils, certes déjà grands, de cette situation nouvelle à laquelle, il y a quelques mois encore, ils ne s’attendaient aucunement. Tandis que nous devisons, j’observe ses longues jambes bronzées et l’échancrure de sa robe d’été qui laisse deviner une délicate lingerie de soie noire. Nous parlons ensuite des relations professionnelles que nous avons en commun, ayant découvert fortuitement que nous avions travaillé dans le même secteur. Nous faisons volontairement durer le plaisir, sachant par avance l’issue de ces débats introductifs, souriant hypocritement à la seule perspective qui s’offre à nous quand, au dehors, une douce nuit s’installe, propice au rapprochement que nous envisageons maintenant. Ma main droite glisse sur le dossier, caressant ses épaules nues et ses cheveux. Bientôt, ma main gauche remontera lentement le long de sa cuisse et, à l’instant même où nos lèvres se toucheront, mes doigts fureteurs se glisseront sous l’élastique de sa culotte pour effleurer sa jolie toison. Je sais que mon amie aura du mal à se réfréner, qu’elle me déshabillera à la hâte pour me tomber littéralement dessus. Poussant du pied la petite table basse, nous jetons un regard complice au fauteuil club qui servira de support aux nombreuses galipettes qu’elle et moi ferons ensemble, certaines confinant, de mon point de vue, à l’acrobatie plutôt qu’au sexe.

J’aime la façon simple qu’elle a de m’entreprendre, de s’abandonner au désir, sans le moindre tabou et avec une totale disponibilité de corps et d’esprit. Rien ne la rebute, rien ne semble l’arrêter ce qui me motive au plus haut point. Alors que nous sommes allongés l’un contre l’autre, nos corps en sueur et le souffle encore court, elle me dit à quel point le sexe lui fait du bien, à quel point il lui est nécessaire pour asseoir son équilibre mental et nerveux. Je ne peux qu’acquiescer, même si j’espérais ces temps dernier pouvoir sortir de ces rencontres, certes très agréables, mais fugaces, pour m’investir dans une relation au long court avec une femme. Mais je connais trop bien et la misère affective et la frustration sexuelle pour mépriser ces moments de joie simple conjuguant l’excitation à l’apaisement, les petites attentions au plaisir partagé. Reconnaissant leurs marques chez mes partenaires, je ne puis non plus me méprendre sur le sens de certaines paroles, celui de certains gestes qui voudraient ouvrir à d’autres perspectives. Bien que je n’aie jamais deviné chez F. ce genre d’attente (elle m’a plutôt dit le contraire), je me demande si nous pourrons nous contenter encore longtemps de cette relation épisodique, si notre « amitié sexuelle », comme on dit maintenant, pourra déboucher sur quoi que ce soit. Personnellement j’en doute, maîtrisant sur le bout des doigts cette complexion qui fait de moi, ex ante et non ex post, ou bien un amoureux transis, ou bien un honnête camarade de jeu. J’aimerais sincèrement être différent, sachant combien cette raideur (senti)mentale borne mon horizon et limite mes perspectives amoureuses. Mais cela ne se peut pas.

Chroniques du cirque (LXXVI)

Posted in chroniques on 27 juillet 2009 by laviedesbetes

S’il est une œuvre dont je puis dire que j’en connais les coins et les recoins, c’est bien celle d’Ernst Jünger. Malgré l’obstacle de langue – je ne suis et ne serai vraisemblablement jamais germaniste – j’ai pu frayer avec l’essentiel de l’œuvre du célèbre auteur allemand grâce aux excellentes traductions qu’ont laissées notamment Henri Thomas, Henri Plard ou, plus récemment, Julien Hervier. Une fois encore, j’observe que l’analyse de l’œuvre reste à faire, même si sont nombreux ceux qui en France s’y sont essayés depuis Marcel Decombis dans les années 30. Le problème avec Ernst Jünger c’est qu’il suscite soit l’admiration la plus effrénée, soit une hostilité à peine déguisée, conduisant ses critiques ou bien à d’ineptes « exercices d’admiration » qui indiquent, nonobstant la sincérité de l’éloge, à quel point ils ignorent les rouages et les articulations de l’œuvre, ou bien à des éreintages en règle qui visent tout autant l’écrivain que sa production, jugeant à travers celui-ci le courant de pensée dit de la « Révolution Conservatrice » qui aurait formé selon de nombreux analystes (L. Dupeux, J.P. Faye) le terreau idéologique du nazisme. La lecture de l’ouvrage récent de Jean-Luc Evard illustre à quel point il est encore possible de s’acharner sur ces thématiques pourtant largement rebattues, comme s’il fallait sempiternellement rejuger, à l’aune morale des droits de l’Homme, du droit naturel et du judéo-christianisme, certains auteurs allemands bien connus : Martin Heidegger, Carl Schmitt et, bien sûr, Ernst Jünger.

L’ouvrage d’Evard (Ernst Jünger, Autorité et Domination) ne fait honneur ni à son sujet, ni même à ses devanciers, tant il est écrit dans un style lourd, confus, inutilement pédant et truffé de barbarismes, qui, loin d’éclairer la critique d’un jour nouveau, se contente d’accumuler, sans jamais parvenir à la moindre synthèse, une liste interminable de questionnements qui dissimule bien mal l’agacement de l’auteur à l’égard d’une œuvre qu’en définitive il ne fait qu’effleurer tant sont palpables ses propres préjugés philosophiques et moraux. En définitive, à cette critique, manque-t-il une ligne directrice ainsi qu’une méthode et l’abondance des citations, plutôt que d’étayer les thèses d’Evard, pointe plutôt l’indigence de l’analyse au fond. C’est l’ambition du projet qui, probablement, explique la pauvreté de son résultat : replacer toute l’œuvre de Jünger sous l’angle de la seule philosophie politique peut en effet apparaître comme une gageure, car cette approche impliquerait à elle seule l’analyse complète des sources et du contexte intellectuel dans lesquels elle puise indéniablement, ainsi qu’une analyse minutieuse des théories et des notions que crée, emprunte et développe Jünger et qu’il ne se prive pas lui-même de commenter, de faire évoluer, d’enrichir et parfois même de travestir. Que le sage de Wilflingen soit passé maître dans l’art du camouflage, cela saute aux yeux de tout lecteur attentif une fois passé ce cap de la confusion s’imposant à celui qui aborde une œuvre immense et polymorphe dont la caractéristique principale est l’itération de ses grands thèmes. Qu’il faille décrypter le sens général de celle-ci au delà des seuls aveux de l’écrivain, cela tombe sous le sens, ne serait-ce que parce que 80 années séparent la publication d’Orages d’Acier des dernières lignes du journal de Jünger (Soixante-dix s’effacent, V) qui ont vu ce dernier passer de la droite nationaliste et antilibérale à un apolitisme radical fortement ancré dans la tradition chrétienne. Mais il importe, à mon sens, de comprendre l’œuvre pour elle-même, comme elle se donne à lire, avant d’entreprendre tout sérieux travail de critique. C’est sur ce point qu’Evard me paraît le plus fragile, pris par son projet inavoué, démontrer d’une part que toute l’œuvre primitive de Jünger participe de ce mouvement de pensée qui a accompagné, sinon préparé, l’accession au pouvoir de Hitler, d’autre part, que sa poursuite n’a constitué, en quelque sorte, qu’une entreprise d’autojustification ou de mise à distance dont le but ultime était d’éviter à son auteur d’avoir à rendre le moindre compte. Pour Evard, les choses doivent être dites crûment : la Révolution Conservatrice – i.e. Jünger – est complice des meurtres des Etats totalitaires !

Cette lecture n’est évidemment pas sans intérêt, mais elle n’est ni neuve (Cf. la Révolution du Nihilisme de Rauschning ou les Langages totalitaires de Faye), ni décisive sur le plan de l’œuvre : pas plus que les procès en dénazification de Heidegger ou de Schmitt n’ont pu disqualifier le génie de ces deux penseurs (c’est bien là le plus grand malheur de tous ces juges de papier), la réduction de Jünger au rôle de chantre du nihilisme (il l’a été, c’est une évidence) n’efface en rien la puissance d’évocation de ses récits, leur beauté ainsi que la richesse des perspectives et des images qu’ils nous offrent, dont certaines renvoient aux mythes les plus antiques, ainsi que la pénétration d’un regard qui vise, bien au delà des formes passagères, le fameux « centre immobile » au cœur même du mouvement. Evard possède d’excellentes intuitions et ce qu’il relève indique une lecture attentive de la prose jüngerienne, trahissant peut-être une séduction qu’il n’assume pas. Ainsi, par exemple, met-il l’accent, à travers la notion de « soldat inconnu », sur la dette de Jünger à l’égard de ses frères d’armes dont le sacrifice ne peut, ni ne doit avoir été inutile, dette de sang qui conditionnera largement l’engagement politique de Jünger dans les années 20. Il entrevoit fort bien la césure qui coupe net l’œuvre en deux pans d’égale valeur : entre la publication du Travailleur en 1932 et celle des Falaises de Marbre en 1939, se dessine un pli autour duquel l’œuvre de Jünger s’articulera dans une sorte de symétrie que l’écrivain lui-même n’assumera jamais vraiment et sur laquelle il demeurera silencieux. Il note, parfois perfidement, que Jünger cède facilement à la tentation « victimaire » à partir des années 40, liant le destin des Juifs victimes de persécutions à celui des Allemands emportés par la folie du IIIème Reich et de sa guerre totale. Enfin, tout comme je l’avais fait à leur lecture il y a presque vingt ans, il décèle dans les trois romans « utopiques » que sont les Falaises, Héliopolis et Eumeswil, une forme de triptyque dans lequel Jünger précise la position de l’individu au sein d’une histoire dont il pressent la fin, le contenu de son libre arbitre dans un monde qui porte la marque des Figures et de l’élémentaire, la forme de son salut quand tout autour de lui s’abîme dans la barbarie ou la pétrification.

Je pense qu’on ne peut comprendre l’œuvre de Jünger si l’on ne perçoit pas la crise morale à laquelle elle tente de répondre. Ce dernier juge sévèrement le monde moderne et la société libérale : anti-weimarien radical, il ne peut se résoudre à voir disparaître – et dans la guerre mondiale, cette disparition a été plus que brutale – la société des anciens ordres, le régime aristocratique à laquelle le rattache son idéal de soldat allemand que les régimes parlementaires britannique et français ont vaincu dans la boue des tranchées. Cet apôtre du nihilisme ne peut se résoudre ni à l’état de fait démocratique, ni au règne de la bourgeoisie qui selon lui n’ont d’autre valeur que négative, en tant que vecteurs de décomposition et d’anarchie. Ceux-ci, nécessairement, doivent à leur tour être emportés par un mouvement révolutionnaire qui conduira à l’assomption d’un ordre nouveau sous le règne de la Figure du Travailleur. C’est à cette parousie de la technique que Jünger sacrifie volontairement son libre arbitre, escomptant de la destruction totale à l’œuvre dans le « paysage des chantiers » une renaissance de l’Allemagne, poussant au nihilisme comme à un point de passage obligé pour une re-fondation totale du monde (le fameux « passage de ligne » commenté longuement par Heidegger). Jusqu’à l’arrivée des nazis au pouvoir, Jünger est moins nietzschéen que pénétré d’une philosophie de l’histoire hégélienne à forts relents platoniciens. Revient chez lui, en permanence, l’image du sceau qui renvoie directement à une représentation essentialiste (métaphysique) de l’univers : le mouvement de l’histoire, au delà de la kyrielle de ses accidents, ne fait qu’exprimer une Idée à l’œuvre… une idée du souverain Bien pourrait-on dire. Comme pour Marx, il y a lieu d’étudier chez Jünger l’antinomie de la détermination, de la nécessité historique (pour l’un, l’avènement inévitable de la société socialiste, pour l’autre, celui du Travailleur) et de la liberté, de l’action humaine (en quoi l’engagement du révolutionnaire est-il décisif ?). Comme chez Pascal, il y a la formulation chez Jünger d’un pari : en choisissant la pente mortifère du nihilisme contre les vestiges d’une société en déréliction, le penseur opte, in fine, pour un monde meilleur, c’est-à-dire, porteur de sens et conforme à l’idéal de sa Figure. Reste à étudier l’étrange parenté qui unit le monde du Travailleur à l’univers totalitaire, parenté qui n’a pas échappé à Jünger : après en avoir encouragé l’avènement, il s’est prudemment ravisé, sans jamais pourtant exprimer le moindre « repentir » (à l’instar des sus-nommés), ce qui a constitué finalement le principal grief retenu contre lui par les thuriféraires de l’âge démocratique auxquels l’ancien officier décoré de l’ordre prussien « Pour le Mérite » n’a jamais rien voulu céder. Comme le dit Evard, « il saisit bien l’aporie et le scandale de la modernité : elle n’a pas d’âge, elle godille entre le toujours neuf de la mode et le déjà vieux, voire le déjà mort de la tradition ».

Pour Evard, l’œuvre de Jünger qui, comme l’ensemble de la Révolution Conservatrice, subit l’attraction du projet encyclopédique (je dirais plutôt qu’elle aspire à la complétude du système dans la plus pure tradition germanique), n’offre en retour qu’un syncrétisme de mauvais aloi aux bases théoriques plus que fragiles (sans contredit). Il juge durement le refus par Jünger de la « transcendance de la loi » (lire « de la loi naturelle ») et renvoie celui-ci à l’image du dandy : « Jünger cessera un jour sa carrière de révolutionnaire , il restera dandy jusqu’au dernier jour : qu’est-ce qu’un homme nihiliste à trente ans et qui se convertit au catholicisme quand il devient centenaire, qu’est-ce sinon un dandy accompli ? » L’épaisseur de l’argumentation illustre bien l’indigence profonde de l’ouvrage qui parfois sombre dans la pire caricature : n’étant pas des dandys, Heidegger et Schmitt, comparses de Jünger au purgatoire, furent quant à eux des « bouffons du nazisme ». En étudiant plus avant les relations conflictuelles que l’auteur de la Paix entretient avec la religion chrétienne, Evard aurait simplement pu répondre à une de ses sempiternelles questions : c’est en elle que Jünger trouvera, outre une hypothétique consolation, le fameux rapport à la loi qui semble lui faire tant défaut. La lecture des Journaux de Guerre tenus entre 1939 et 1948 informe le lecteur de la primauté des valeurs morales chez Jünger qui renvoient non à un ordre immanent, mais à une vérité transcendante dont les faits porteraient l’empreinte. Ainsi, la notion de « sacrifice » qui traverse de part en part l’œuvre, fait pendant à celle de « gain supérieur ». Là est le centre intangible de la pensée de Jünger qu’exprime, par exemple, sa passion pour Léon Bloy : séparée de l’Esprit, la matière demeure informe et chaotique ; sans le souffle du divin, la créature subit de plein fouet le poids de sa finitude, s’exposant de surcroît à des forces obscures et sauvages ; sans le secours des dieux, la mort du soldat dans la boue des tranchées n’aura pas de fin, restera inutile, n’offrira aucune alternative au néant, sinon la barbarie. De sa confrontation à cette dernière, Jünger n’est sorti ni vainqueur, ni grandi : de cette défaite intime (en témoignent les conditions de la mort de son propre fils Ernstel), n’aura-t-il jamais directement parlé, par pudeur sans doute, par lâcheté diront certains, réservant peut-être son ultime confession à l’oreille d’un directeur de conscience. Il n’en reste pas moins que le Dandy ou l’Anarque, comme on voudra bien le nommer, ne se sera pas, in fine, trompé sur la valeur des signes, et ce contrairement à beaucoup d’autres, ralliés de la 25ème heure ou vainqueurs posthumes du grand Mal.

Chroniques du cirque (LXXV)

Posted in chroniques on 26 juin 2009 by laviedesbetes

J’entre doucement dans ces eaux où peu à peu l’on commence à compter autant les années qu’il reste à vivre que ceux, qui pour une raison ou une autre, nous ont quittés ou s’apprêtent à le faire. Je découvre ainsi à quel point sont abîmés les êtres qui m’entourent, combien les âmes et les enveloppes ont été cabossées par le temps qui passe inexorablement, par les avanies qu’il apporte avec lui, pareil au vent mauvais annonciateur de la tempête. Parfois, inspiré sans doute par mon instinct de préservation, je recherche mes propres bosses, j’épie la moindre marque qui indiquerait une plaie ou les prémices d’un ravage à venir. Tout cela finira mal, telle est l’amère leçon des choses. J’admire, en toute humilité, le courage de tous ceux qui font face au malheur, qui supportent sans broncher les misères de la vie, la solitude ou la maladie. J’admire encore plus, peut-être, ceux d’entre nous qui, en toute connaissance de cause, passent outre le constat et les certitudes pour vivre pleinement l’instant présent, donnant à l’existence un tour agréable et joyeux, irradiant ceux qui vivent avec eux, ceux qui les côtoient, d’une lumière apaisante, éclairant ce monde voué au froid et aux ténèbres des confins d’où tout a jailli en des temps immémoriaux, d’une vraie chaleur humaine, de celle qui nous rappelle combien peut être belle cette fragile condition, cette délicate enveloppe où repose, en définitive, le cœur même de notre dignité et peut-être aussi l’univers tout entier. J’admire ceux pour qui la vie n’est pas qu’un théâtre des vanités, ceux qui ne voient pas en elle uniquement le règne dur et implacable d’une loi, fut-elle, divine, naturelle ou scientifique. Enfin j’admire ceux qui, conscient du poids des circonstances, sachant que le hasard et la chance résument à eux seul ce que l’on désigne pompeusement par le terme de providence, continuent de vivre sous le sceau de l’espoir.

Qu’en est-il cet espoir ? Celui d’une meilleure fortune ou d’un gain supérieur ? Non point, mais l’idée simple que l’existence vaut la peine d’être vécue, qu’en elle sourd le sens immanent des choses, celles que nous ne comprenons pas, tout comme celles qui peuvent nous révolter. L’être humain est balancé entre deux tentations : le combat ou bien le repos. En lui se rencontrent, se concentrent, s’agitent, s’assemblent, en quelque sorte, l’être et le néant, le chaos et le vide abyssal, la fugacité de l’instant et l’éternité, l’instinct de vie et la mort. Il ne se retrouve lui-même complètement ni dans l’une ni dans l’autre, mais prospère dans une sorte d’équilibre, fragile et instable, où les frontières restent poreuses, entre des forces qui irriguent sa vie, dont pourtant il ne connaît ni la source, ni la direction, ni même la place où elles finiront par s’épandre avant que de disparaître, avant, peut-être, de jaillir à nouveau. Le mystère de ce monde-ci n’a peut-être d’autre nom que celui de « Naissance ». N’y a-t-il pas quelque étrangeté à constater que nous ignorons tout de la nôtre ? A mesure que j’avance vers ma fin, je sens confusément que la seule réponse possible gît peut-être là, inviolée, aux origines de toutes choses. A mesure que je me désassemble, à mesure que je me dissous, je devine que la clé pourrait être ce lien ténu mais essentiel, ce fil d’Ariane qui non seulement unit et tisse entre elles maintes particules pour donner vie à cet être de « synthèse » que nous sommes, mais qui aussi attache indéfectiblement cet être sensible et raisonnable aux deux bornes de sa destinée.

Quand, hier au soir, une amie m’a avoué que les nouvelles la concernant n’étaient pas bonnes, que le cancer contre lequel elle lutte, seule et sans le moindre traitement médical, avait repris le dessus après des mois d’accalmie, je n’ai pas su quoi répondre, sachant pertinemment qu’elle refuserait le secours de la médecine (elle a été médecin), ainsi que toute forme de pitié ou de lamentation. Je savais aussi que l’impuissance, apanage de ceux qui demeurent dans l’attente de leur tour, n’avait ici pas droit de cité. C’est elle qui m’a rasséréné. Cette femme encore jeune, aussi sage que charismatique, continue de répandre cette joie de vivre qui la rend si attachante, de partager, avec les mécréants dont je suis, la belle Lumière qui étincelle dans son regard de jais et ses dents d’une blancheur parfaite, de porter autour d’elle cette « bonne parole » faite de douceur et d’amour, de dire que ce que nous appelons la fin lui promet, à elle, la plus belle des renaissances.

Chroniques du cirque (LXXIV)

Posted in chroniques on 1 juin 2009 by laviedesbetes

Certaines lectures confortent en nous les intuitions premières et fournissent à nos arguments qui balbutient une trame, parfois une véritable théorie à l’abri desquelles ils pourront prospérer et trouver, dans la controverse, des alliés de poids. L’un et l’autre Sexe de Margaret Mead fait partie pour moi de ces ouvrages aux pouvoirs révélateurs ; j’y ai retrouvé presque mot pour mot ce que je me tue à dire – que parfois je tente d’écrire – depuis plus de dix ans maintenant, c’est-à-dire d’une part la puissance irréductible de nos identités sexuelles, d’autre part la régularité de distribution, dans les différentes civilisations, des caractères féminins et masculins. Comme l’ethnologue américaine, j’estime que les déterminants biologiques restent secondaires dans le processus d’édification de l’homme et de la femme. Priment, en effet, au sein des société humaines les mythes et les récits, les tabous et les rites initiatiques, la coutume et l’éducation.

Les Hommes font tous le même constat et ce quelle que soit la civilisation à laquelle ils appartiennent, constat qui, peut-être, est à l’origine de tous les règles qui régissent les rapports entre hommes et femmes : « (…) la femme, en vertu de son pouvoir de faire des enfants, détient les secret de la vie. Le rôle de l’homme est incertain, mal défini et peut-être inutile. Il a découvert, à grand peine, une méthode pour compenser son infériorité fondamentale ». La méthode dont il est question dans les sociétés primitives du Pacifique qu’étudie Margaret Mead consiste en l’invention d’un rituel spécifique visant sinon à déposséder les femmes de leur pouvoir, du moins à compenser leur prééminence. Ne peut-on interpréter toute l’histoire de l’humanité à l’aune de cette unique préoccupation ? Ne peut-on considérer l’ordonnancement du monde auquel toutes les civilisations procèdent comme une tentative ré-appropriation par l’homme de ce pouvoir exorbitant qu’ont les femmes de donner la vie ? La femme, dès qu’elle prend conscience de ce pouvoir, se justifie pleinement à ses yeux ainsi qu’à celui des autres membres du groupe, notamment sa propre mère ; l’homme, comme l’explique Mead, découvre dans cette mère l’altérité absolue : « Lui doit sortir de lui-même, pénétrer dans le monde extérieur, l’explorer, produire, se réaliser au moyen du corps des autres (…). Dans toute société humaine connue, se manifeste chez les hommes le besoin d’accomplir. » L’homme qui ne sait même pas, avant que l’observation et la science ne le lui enseignent, que son seul rôle dans le processus complexe de la reproduction est de contribuer à « un acte de copulation réussi ».

L’ordre des femmes est à la fois intemporel et fini, relié à celui de leur propre corps. Chacune d’elle participe du cycle de la vie, incorpore ses étapes et ses répétitions qui toutes ont pour caractéristique d’être manifestes. L’ordre des hommes, quant à lui, procède de leur volonté que baigne une sorte de transcendance dont le premier signe est l’arrachement à la nature. Ainsi se veut-il explorateur, chercheur, bâtisseur, ainsi veut-il un monde dédié aux différentes formes de l’esprit et dans lequel ses qualités propres seraient reconnues. L’ironie de sa condition veut qu’à mesure où se développent ses aptitudes intellectuelles, à mesure que les idées prennent le pas sur son instinct, l’homme perd son aptitude au coït, « à moins que coït et pensée ne soient habilement intégrés à chaque niveau ». A ce stade, l’amour sentimental et les perversions sexuelles procèdent du même besoin d’intégration ! En outre, il apparaît qu’en société, la puissance sexuelle de l’homme est elle aussi éduquée, à rebours de toute spontanéité, obligeant ce dernier à différents travaux de stimulation pour parvenir à accomplir son office en des lieux et des circonstances que les institutions ou la coutume ont établi pour lui. La femme, quant à elle, n’a qu’à attendre et recevoir, portée bien au delà de la seule éjaculation par son instinct de maternité : « c’est la société qui donne à l’homme le désir d’avoir des enfants et d’entretenir des relations interpersonnelles qui ordonnent, contrôlent et nuancent ses instincts primordiaux ».

La dernière partie de l’ouvrage est consacrée à la situation des deux sexes dans l’Amérique de l’immédiat après-guerre. Mead y décrit avec une grande minutie les relations entre garçons et filles, ainsi que l’institution du mariage et la famille américaine. Cette description, doublée d’une analyse de l’individualisme et de l’esprit de compétition, met l’accent sur les conséquence funeste de l’échec chez le garçons, comparé par l’auteur, à une véritable émasculation. Toutefois, cet état des mœurs nord-américaines ne me convainc guère, car si l’on ne peut qu’accepter les prémisses (« on ne peut refuser de reconnaître l’interdépendance des deux sexes qu’au prix d’un reniement de la vie même »), je ne partage pas l’ambition de l’auteur qui voudrait que l’on bâtisse un monde qui profiterait aux deux sexes alors que l’histoire ne nous montre que des sociétés où l’homme réduit la femme à des rôles qu’il lui désigne. La parité imaginée serait-elle seulement possible ? Je ne le crois guère à moins que nous n’acceptions de créer un monde à nul autre pareil, totalement inédit. Le jeu en vaut-il seulement la chandelle ? Je l’ignore, mais l’homme ne risque-t-il pas de perdre son âme et son seul réel pouvoir dans l’entreprise, lui à qui l’on demande « de créer et d’aménager, chacun selon ses capacités, le cadre dans lequel les enfants sont élevés, de bâtir des tours plus hautes et des routes plus larges, de faire de nouveaux rêves et d’avoir de nouvelles visions, de pénétrer toujours plus avant les secrets de la nature » ? Détail piquant s’il en est, le portrait de la société américaine que dresse Margaret Mead, portrait vieux de soixante ans, indique à quel point l’occident, sinon le monde, évolue d’un même pas : j’ai moi-même été éduqué selon un schéma proche de celui que je retrouve sous cette plume et je n’ai rencontré, durant ma vie d’adulte, que des spécimens, hommes et femmes, issus du même moule. Nous avons beau jeu de défendre l’exception culturelle française, sinon européenne, tandis que nos vies, dans l’intimité, résonnent comme l’écho d’un vieux film d’Hollywood.

Chroniques du cirque (LXXIII)

Posted in chroniques on 17 mai 2009 by laviedesbetes

Le cocktail de mariage avait lieu au très select Cercle de l’Union interalliée, sis rue du Faubourg Saint-Honoré, où ne pénètrent d’ordinaire que les membres appointés. Dans la grande cour d’honneur quelques voitures de luxe et un portier pour vous indiquer la direction du vestiaire… Cécile était resplendissante, vêtue d’une jolie robe crème à encolure doublée qui mettait en valeur son décolleté vertigineux. J’entrai dans un des grands salons du rez-de-chaussée aux murs et au plafond couverts de moulures à l’antique et où trônait, suspendu de tout son poids, un énorme lustre à pampilles de cristal. Les invités se saluaient avec une politesse affectée conscients qu’ils devaient adapter à ce lieu de prestige leur mise et leur maintien. Je trouvai Rémy en pleine conversation avec des amis qu’il quitta pour m’accueillir à mon tour, ce dont je fus particulièrement flatté. Il était en bien meilleure forme que lors de nos dernières rencontres, ayant repris du poids et perdu ce teint cireux qui ne laissait de m’inquiéter. Dans un coin du salon quatre jeunes musiciens, rencontrés par Cécile dans un bar du quartier latin, jouaient des airs de jazz manouche et new orleans.
 
Je découvris, non loin, Brigitte, mon ancienne adjointe, que je n’avais plus revue depuis des années et dont le mari a été récemment emporté par un cancer fulgurant. Elle me confia son désarroi face aux complications administratives que lui ont valu ses tentatives pour faire inhumer la dépouille de son conjoint, enterré dans l’immense cimetière de Pantin, non loin de chez elle dans le 15ème arrondissement. R.G. et Karine arrivèrent tandis que des anciens collègues et moi tentions de profiter, dans l’air frais et sous un ciel de plomb, du magnifique jardin de l’ancien hôtel Henri de Rothchild. Je retrouvai mon ami tel qu’en lui-même, souriant et plein de charme, ayant épinglé au revers de son veston le ruban violet des palmes académiques. Nadia, enfin, notre comparse du séjour strasbourgeois, fit une entrée dans son style rien moins que discret, un téléphone portable rivé à l’oreille tandis qu’elle me donnait l’accolade… Longuement parlé avec les parents de Cécile que je voyais pour la première fois. Evidemment, nous avions entendu parler les uns des autres depuis des lustres, ce qui créa rapidement entre nous une forme surprenante d’intimité.

J’interrogeai R.G. sur la venue de J-J. et d’O. quand ceux-ci, fendant l’assemblée, vinrent se jeter dans nos bras : J-J., très en retard, un peu énervé, avait confondu la rue Saint-Honoré avec celle du Faubourg Saint-Honoré, s’étonnant presque d’arriver aux Halles… à l’entrée d’un restaurant chinois ! Une fois encore, à l’occasion d’une discussion avec O., j’observai à quel point cette jolie femme, aimable, drôle et d’ordinaire pleine de bon sens, pouvait être agaçante, autant que désarmante, dans son obstination à vouloir imposer ses vues alors que de toute évidence elle n’entendait rien au thème de la conversation que nous avions tous les deux avec une haut fonctionnaire de la Cour des comptes. Cette dernière, en définitive, dut admettre quelle ne comprenait guère les questions d’O., ce qui d’ailleurs ne parut pas gêner celle-ci le moins du monde… Je fus soulagé lorsque nous pûmes rompre cet échange qui virait ostensiblement à l’eau de boudin.

Nous quittâmes les lieux assez tôt, traversant des salons où vivotaient, affalés dans de confortables divans, la plupart des invités, pour rejoindre le 12ème arrondissement et l’appartement douillet de R.G. et Karine. En chemin, je discutais avec S., la femme de T., un ancien collaborateur de Cécile, que je retrouvais aussi jolie et fraîche, si ce n’est sa taille légèrement plus marquée que par le passé, des hanches qui contrastaient avec ses jambes toutes fines. Je n’osais trop croiser son regard, me rappelant avec précision d’une autre soirée, bien arrosée celle-là, où nous avions eu quelques rapprochements peu convenables elle et moi. J’étais allé, à l’époque, jusqu’à caresser sa cheville dans leur voiture alors que T. me ramenait gentiment chez moi… Toute honte bue, je m’étais juré dès le lendemain d’arrêter de me comporter comme un salaud d’ivrogne !